30 universitaires et une conviction : l'importance d'un débat ouvert et accessible

Après le pétrole, le gaz américain comme nouveau « game changer » ?

Points de forages en augmentation, production de gaz et pétrole de schiste dans la même ligne… les hydrocarbures américains vont-ils changer la face du monde ? A défaut, leur impact sur le marché n’est plus à prouver et devient de plus en plus un objet de pression géopolitique. Patrice Geoffron revient sur les enjeux spécifiques liés à la montée en puissance du gaz américain et l’évolution des prix.

La stagnation du prix du pétrole aux alentours de 50-60 $ le baril, soit moitié moins qu’en 2014 et après un point bas de 30 $ en 2016, doit beaucoup à la montée en puissance de la production américaine depuis dix ans. Les Etats-Unis, aux premiers rangs mondiaux aux côtés de l’Arabie Saoudite et de la Russie, ont durablement modifié les équilibres du marché pétrolier, contribuant à transférer plus de 1000 milliards de dollars des pays exportateurs vers les pays importateurs (via un baril ristourné de 50% au moins à partir de 2014 à 2017, et probablement au-delà).

En raison de cet environnement pétrolier chaotique, le gaz américain a quitté l’avant-scène et concentre moins les commentaires et l’attention. La forte croissance de la production de l’ensemble des hydrocarbures américains a pourtant une origine commune, à savoir le recours à la fracturation hydraulique.

Ces mêmes causes sont susceptibles de produire de mêmes effets : le gaz américain pourrait bouleverser les équilibres mondiaux, avec des conséquences non moins drastiques que pour le pétrole. Les ressources américaines de gaz sont abondantes et, en juillet 2017, le prix interne a atteint son point le plus bas depuis 12 ans, augurant de sa compétitivité à l’export.

Pour comprendre ce qui est en jeu, il faut se souvenir que, durant la dernière décennie, les Etats-Unis s’étaient préparés à devenir des importateurs massifs de gaz naturel liquéfié (GNL) ; dix ans plus tard, ils émergent comme des exportateurs majeurs. 60% des nouvelles capacités mondiales de GNL sont en développement aux Etats-Unis, et des livraisons sont en cours depuis l’an dernier.

On observera avec intérêt que la Pologne et la Lituanie ont été les premiers pays de l’ex-bloc de l’Est à recevoir du GNL américain en août 2017, bien que voisinant les immenses réserves russes. Les Etats-Unis se voient offrir une nouvelle arme géopolitique dans un grand jeu qui engage également la Russie.

Pour juger du potentiel du marché du GNL, il suffit de noter qu’en 2005, 15 pays seulement importaient cette ressource, contre trois fois plus actuellement. Et, pour les Etats-Unis, se profile également un marché des « produits dérivés », avec notamment celui de l’éthane (élaboré à partir du méthane, c’est-à-dire du gaz naturel) qui entre dans la chaîne de la pétrochimie (avec un quasi doublement des exportations entre 2016 et 2017).

Cette révolution conduit à transformer le gaz naturel en marché (en réduisant la segmentation entre les grandes régions), tout comme la montée du pétrole américain avait contribué à rapprocher cette activité du fonctionnement classique d’un marché concurrentiel (en réduisant le pouvoir de l’Opep).

Si l’administration Trump trouve là un levier pour rogner le pouvoir de la Russie et de certains Etats du Moyen-Orient, la pression sur le prix du pétrole et du gaz, qu’elle contribue à exercer par ses encouragements aux forages (le fameux « drill, baby, drill !»), constitue un singulier cadeau pour les grandes zones importatrices (Europe, Chine et Inde en tête). Tout particulièrement en renforçant la compétitivité du gaz naturel qui constitue un atout dans la lutte contre le changement climatique et contre la pollution de l’air dans les mégapoles.

Et, non moins singulièrement, ces encouragements au développement du gaz, à l’interne et à l’externe, constituent le principal obstacle à une renaissance du charbon américain que Donald Trump avait érigé en slogan de campagne.

Les Thématiques