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Commerce mondial : peut-on vivre sans accords multilatéraux ?

Duo éco n° 21 : Commerce mondial : peut-on vivre sans accords multilatéraux ?

Afin de répondre aux questions qui nous paraissent essentielles pour un débat économique de qualité en France, le Cercle mobilise ses 30 économistes .

3 questions / 2 économistes et 3 mn pour y répondre!

Akiko SUWA-EISENMANN et Lionel FONTAGNE, membre du Cercle des économistes, répondent aux 3 questions de notre journaliste:

1 : Le multilatéralisme peut-il résister à Donald Trump ?

2 : Les Etats-Unis vont-ils abandonner l’Alena ?

3 : L’avenir appartient-il aux accord commerciaux bilatéraux ?

L’avis des membres du Cercle:

Jacques Mistral
« Les vents soufflent de l’Ouest »

Multilatéralisme à la peine. Vendredi 17 et samedi 18 mars se tient à Baden Baden, en Allemagne, une réunion des ministres des Finances et des banquiers centraux du G20. Réunion sur laquelle plane l’ombre de Donald Trump. « C’est la première fois, depuis la deuxième guerre mondiale, que l’on voit quelqu’un monter ainsi au créneau pour appeler au rejet du monde extérieur. Cela ne sera pas sans conséquences », estime Jacques Mistral. Le président américain « a déjà annoncé que l’OTAN était le symbole d’un ordre dépassé. Il ne s’est pas exprimé avec les mêmes termes sur l’ordre économique, mais des signes avant-coureurs peuvent faire redouter que Donald Trump ne prenne place dans l’histoire comme ses prédécesseurs, messieurs Smoot et Hawlay, en juin 1930. Ils avaient pris les premières grandes mesures protectionnistes de l’entre-deux-guerres et précipité la grande dépression », poursuit l’économiste.

Chine anxieuse. « Paradoxalement, la Chine est le pays le plus inquiet sur les risques de démondialisation. C’est un sujet que le président chinois traite de manière régulière. Il avait en particulier animé le sommet des BRICS, normalement héritier des nations anti capitalistes et grands pays industriels », souligne Jacques Mistral. Selon ce dernier, « le sommet des BRICS était animé par l’idée que la mondialisation était en danger. Aujourd’hui, la presse anglo-saxonne considère que le président chinois est tenté de revenir sur les voies autoritaires du maoïsme ». L’économiste ne partage pas ce point de vue, estimant qu’ « à mi-mandat, le président chinois est engagé dans une féroce lutte de pouvoir au sommet entre deux camps : ceux qui veulent poursuivre l’ouverture, la modernisation, la transition vers un nouveau modèle de croissance – ce qu’il incarne – et la vieille garde, les grandes entreprises d’Etat, qui veulent préserver leur situation favorable ».

Interrogations. « Ce qui est inquiétant avec la Chine aujourd’hui n’est pas, à mes yeux, ce durcissement autoritaire, mais plutôt le fait que le pays devenant sûr de lui, de sa force économique, peut être tenté de montrer les muscles sur le plan politique, voire stratégique », insiste Jacques Mistral. Selon l’économiste, les autorités chinoises ont d’abord été séduites par Donald Trump qui évitait la confrontation avec Hilary Clinton considérée comme un faucon dangereux. « Ils se sont trompés et n’ont pas vu la menace que représentaient pour eux ses attaques régulières, en particulier les menaces tarifaires. Je pense qu’il y a donc en Chine un facteur d’instabilité préoccupant, propre à l’année 2017 ».

Accumulation de menaces en Europe. Selon Jacques Mistral, « l’UE est surtout menacée par le poison du doute qu’ont semé les deux élections de 2016 (referendum sur le Brexit et arrivée de Donald Trump à la Maison blanche). L’Europe va être engluée dans les négociations avec la Grande-Bretagne. En termes d’énergie dépensée, ce dossier va obscurcir les prochains Conseils européens, et centrer la préoccupation des dirigeants sur des considérations qui interdiront de poser les vrais sujets auxquels l’Europe continentale doit faire face », regrette l’économiste. « En 2017, nous sommes devant des menaces sans précédent concernant l’ordre international auquel nous avons été habitués depuis la deuxième guerre mondiale. Les élections rappellent que le mercantilisme est la philosophie naturelle des peuples. Nous pouvons donc craindre que tout ceci n’ait pas que des conséquences positives sur les variables, la conjoncture, proprement économiques ».

Patrick Artus

« La stagnation du commerce mondial conduit aux comportements non-coopératifs des Etats »

Changement de paradigme. Avec la déformation de l’économie mondiale vers une économie de services, avec l’inversion du mouvement de segmentation des chaînes de valeur, le commerce mondial va stagner. C’est la conviction de Patrick Artus, pour qui « la stagnation du commerce mondial fait apparaître des comportements non-coopératifs des Etats, puisque la seule manière de croître est de gagner des parts de marché vis-à-vis des autres pays ». Dans ce contexte, la guerre des monnaies joue un rôle important. C’est la tentative, par de nombreux pays, de déprécier leur taux de change pour aboutir à la baisse des coûts salariaux par rapport aux autres pays. C’est clairement du protectionnisme.

Situation durable. Selon Patrick Artus, « cette faiblesse du commerce mondial devrait être durable, puisqu’elle est due à des causes structurelles, les échanges de services étant beaucoup plus faibles que échanges de biens ». Et l’économiste de citer le cas de la Chine, « avec la baisse du poids des exportations de produits assemblés ».  Quand on compare la croissance des exportations et celle du commerce mondial, « on voit que la dévaluation a été efficace au Japon en 2013-2014, en Chine en 2016, au Royaume-Uni en 2016, mais pas dans la zone euro », souligne-t-il.  Au sein de l’eurogroupe, la guerre des devises prend la forme de dévaluations internes. Le directeur des études économiques de Natixis constate que « si on se limite aux quatre plus grands pays de la zone euro, on voit que seule l’Espagne a mené une dévaluation interne, avec le gel des salaires nominaux depuis 2008, et un gain de compétitivité / coûts dans l’industrie, de 2008 à 2016, de 16% par rapport à l’Allemagne, 12% par rapport à la France, 10% par rapport à l’Italie ».

Changement possible, et souhaitable. La tentation protectionniste en Europe avec les accords de libre-échange (Canada, Etats-Unis) serait plus faible si le commerce mondial et les exportations progressaient rapidement.

« Il va falloir s’habituer aux comportements non-coopératifs des Etats : tentative de dépréciation du change, de baisse des coûts salariaux, protectionnisme », insiste Patrick Artus. L’incitation à l’absence de coopération « est beaucoup plus forte quand le gâteau global (marchés mondiaux) stagne que lorsqu’il est en croissance. La coordination des politiques monétaire, salariales, fiscales, réglementaires risque donc d’être de plus en plus difficile à réaliser ». A suivre de près au cours des prochains mois, et en fonction des résultats de la prochaine élection présidentielle en France.

 

Valérie Mignon : La frontière, une actualité criante

Frontière, rôle économique ? À l’heure de la mondialisation croissante de l’économie, de la tendance à l’abolition des barrières tarifaires aux échanges et du très vif développement des flux immatériels, que reste-t-il des frontières et quel rôle leur attribuer ? C’est l’une des questions traitées lors des Rencontres Economiques d’Aix-en-Provence en juillet 2016.  Les réponses apportées ont pris tout leur sens quelques mois plus tard avec l’élection du président américain Donald Trump. « D’un point de vue économique, la frontière est souvent perçue comme une entrave aux échanges et un obstacle à la libre circulation de la main-d’œuvre et des capitaux », estime Valérie Mignon. Les économistes parlent d’effet frontière qu’ils appréhendent au travers des modèles dits de gravité. « L’importance des effets frontières tend toutefois à s’atténuer au cours du temps et la vision de la frontière comme un obstacle au commerce a connu de profondes évolutions », précise l’économiste.

Impact sur la finance. L’un des domaines dans lequel la mondialisation a un impact particulièrement fort est celui de la finance. Les marchés financiers sont en effet de plus en plus interconnectés. Selon Valérie Mignon, « dans un contexte où la dématérialisation de la finance s’accélère à grands pas, la notion de frontière a-t-elle encore un sens ? (…) Comment réguler la sphère financière puisque la notion même de frontière disparait ? La disparition des frontières dans le domaine financier, mais au-delà dans l’ensemble des secteurs touchés par la révolution numérique, soulève ainsi inévitablement des questions cruciales en termes de régulation et de réglementation, de fiscalité et d’extraterritorialité ». Il est en effet important de rappeler que l’économie numérique revêt des spécificités allant à l’encontre de notre vision traditionnelle de l’économie et, par conséquent, des frontières, puisqu’elle se caractérise par l’absence de localisation des activités, l’importance des plateformes et des réseaux, et les aspects liés à l’exploitation des données ? Ces spécificités remettent en cause les principes de base d’application des règles fiscales.

Les frontières résistent à la mondialisation. Ces divers éléments témoignent de l’actualité criante de la notion de frontière qui, après avoir été reléguée au second plan, revient clairement sur le devant de la scène. « Malgré la mondialisation, les frontières n’ont pas disparu mais se sont complexifiées, redéfinies, déplacées et revêtent de multiples dimensions », insiste Valérie Mignon. Pour l’économiste, « ces éléments s’accompagnent de très nombreuses questions liées à un éventuel retour au protectionnisme avec la réduction et la suppression des droits de douane. Questions liées également à l’instauration d’accord régionaux et de zones de libre-échange, à l’impact des mesures sanitaires et phytosanitaires sur les exportations, aux stratégies d’implantation des firmes et à la question de leur nationalité, à l’extraterritorialité en matière bancaire et financière et aux effets des mouvements migratoires ». Et la liste est loin d’être exhaustive.

 

 Olivier Pastré

« Cela va vers l’éclatement du système économique mondial ». Olivier Pastré

Prudence. Parmi les nombreux accords commerciaux multilatéraux en négociation, il y a le Tafta – ou TTIP – entre les Etats-Unis et l’Europe. La volonté de Donald Trump de voir cet accord voler en éclats n’interdit pas de s’interroger sur la suite des discussions. Selon Olivier Pastré, le TTIP pose le problème des négociations régionales (Europe / USA, USA/CHINE, etc…) : « cela va vers l’éclatement du système économique mondial. Il faut donc être relativement prudent vis à vis de ces négociations ». Selon l’économiste, cette prudence est d’autant plus nécessaire qu’ « il y a une guerre économique entre les Etats-Unis et l’Europe : Bruxelles met une amende de 13 milliards d’euros à Apple pendant que les américains en mettent une de 14 mds à Deutsche Bank… on est dans une guerre économique et il faut en avoir conscience ».

 

Impact économique limité. Mettre en avant l’impact positif de ce genre d’accords multilatéraux sur l’économie n’est pas le sujet, aux yeux Olivier Pastré. « Je crois qu’au niveau macroéconomique cela sera relativement limité. Si on divise les projections réalisées à l’horizon 2027 par le nombre d’années, cela fait des chiffres à l’échelle macro-économique relativement peu significatifs ». Mais, « il est clair que cela améliorera la croissance. Cela profitera plus aux Etats-Unis qu’à l’UE, compte tenu de l’équilibre des forces économiques et des secteurs », ajoute le Professeur à l’Université Paris VIII, qui prend l’agriculture comme exemple : « Dans certaines branches agricoles, notamment l’élevage, il y a fort à craindre que l’UE soit perdante et la France en particulier. Donc dans certains secteurs il y a clairement des problèmes et au niveau macro, l’impact sera positif et limité ».

 

Transparence, mère de toutes les vertus. Olivier Pastré tente une comparaison avec la politique. « Quand les choses sont transparentes, les négociations sont plus équilibrées. Jusqu’à présent, le système était en totale opacité puisque les gouvernements n’avaient même pas accès aux dossiers en négociation. Cela a créé une peur. Par exemple, en matière d’agriculture, on pense que les OGM vont envahir l’Europe. C’est plus compliqué que cela. Donc la règle, c’est d’abord la transparence », insiste l’économiste, persuadé qu’il faille prendre les dossiers secteur par secteur car chacun a ses points d’écueil. « Il y a un problème agricole, en matière de services, de marchés publics, en matière de normes… mettons à plat ces quatre ou cinq dossiers dans la transparence, et on arrivera bien à un accord relativement équilibré ». Prudence, donc, car « l’Union européenne est généralement  vertueuse, applique les accords. Je suis moins sûr que les Etats-Unis le fassent en toutes circonstances », conclut Olivier Pastré.

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