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Les conséquences du virage protectionniste américain

La nouvelle politique commerciale de Donald Trump affectera aussi bien les consommateurs que les entreprises américaines. Elle pourrait même fragiliser le système institutionnel sur lequel s’est construit le commerce mondial.

Donald Trump avait affirmé son but haut et fort : « America first ». Dès les premiers jours de sa présidence, il a retiré les Etats-Unis du Partenariat transpacifique, affirmé sa volonté de renégocier l’accord nord-américain avec le Canada et le Mexique (Alena), évoqué (avant de se rétracter) une taxe sur les importations en provenance du Mexique afin de financer un mur entre les deux pays et demandé aux chefs d’entreprise américains de ne pas délocaliser d’emplois.

Le repli américain concerne les échanges de biens, les investissements directs étrangers et les migrations mais non les échanges de services, dans lesquels les Etats-Unis ont une place dominante, et les flux financiers.

Deux erreurs

Cette stratégie protectionniste repose sur deux erreurs. Premièrement, elle traduit une vision mercantiliste où prime la quête du surplus commercial. Or le commerce des biens a changé de nature. Les pays n’échangent plus des produits finis, mais des intrants qui passent de part et d’autre de la frontière en cours de fabrication : le commerce interne à l’Alena en est un parfait exemple. Dans ces chaînes de valeur internationales, il faut importer pour exporter.

Deuxième erreur : le commerce n’est pas l’alpha et l’oméga de l’activité d’un pays. Les firmes exportatrices représentent une toute petite minorité des entreprises d’un pays, le gros des entreprises étant tournées vers le marché domestique. Le secteur manufacturier aux Etats-Unis représente 20 % de la production et 8 % de l’emploi.

Des perdants et des gagnants

Les évaluations de l’effet sur l’emploi américain de l’Alena ou de la concurrence chinoise montrent que les résultats sont extrêmement hétérogènes au niveau local. Ils sont très négatifs pour une minorité : l’emploi a diminué et le salaire a moins augmenté dans les bassins d’emploi les plus touchés par la concurrence et pour les travailleurs non qualifiés.

En revanche, les travailleurs qualifiés ne sont pas touchés et, à l’échelle du pays tout entier, l’effet de la concurrence internationale sur les emplois et les salaires est très faible, moindre que celui de changements structurels comme l’augmentation de la demande pour les services et l’automatisation de la production. En d’autres termes, le commerce crée des perdants, mais tous les perdants ne sont pas dus au commerce.

Réactions en chaîne

Quel sera l’impact de ce repli protectionniste ? Pour les Etats-Unis, à court terme, certains emplois dans les régions les plus vulnérables seront effectivement sauvés. Mais les consommateurs seront tous affectés par le renchérissement des importations, tandis que les producteurs américains qui utilisent des intrants importés perdront en compétitivité

En outre, le revirement américain va entraîner des réactions en chaîne au niveau mondial. A minima, un recul des Etats-Unis sur la scène internationale, compensé par la Chine, grande gagnante du retrait américain du Partenariat transpacifique qu’elle voyait comme une menace. Au pire, on peut s’attendre à des représailles de la part des autres pays, à commencer par la Chine, rééditant la spirale protectionniste des années trente.

Retour de la loi du plus fort

Surtout, la nouvelle politique commerciale américaine fragilise le système institutionnel sur lequel s’est construit le commerce mondial depuis plus de vingt ans. En effet, le GATT puis l’OMC ont créé un système juridique multilatéral: la politique commerciale des membres est soumise aux règles de non-discrimination et de réciprocité des avantages accordés ; l’Organe de règlement des différends arbitre les conflits entre pays et accorde la possibilité, pour la partie lésée, une fois reconnu son bon droit, de se faire justice.

La nouvelle politique américaine menace cette stabilité juridique, avec un retour à la loi du plus fort telle qu’elle s’exprimait dans les mesures unilatérales prises par les Etats-Unis à l’encontre du Japon dans les années 1980.

D’ores et déjà, elle apporte troubles et incertitude au niveau mondial : il n’est pas sûr que les Etats-Unis respectent désormais leurs engagements multilatéraux (comme l’accord de Paris sur le climat) et les accords préférentiels seraient négociés de manière bilatérale, donc asymétrique. Dans cette incertitude générale, paradoxalement, l’OMC, garante de la stabilité juridique multilatérale, peut avoir une carte à jouer, ainsi que, de par sa taille, l’Union européenne.


 La reprise de l’article sur France Culture

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