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Dollar fort et pétrole faible  : jusqu’à quand  ?

Les cours du brut ont de nouveau atteint un point bas courant mai. En parallèle, le dollar poursuit sa progression à la hausse. Cette évolution en sens contraire est-elle atypique ?

Si les fluctuations du prix du pétrole occupent une place de choix dans le débat public, l’intérêt porté à celles-ci est aujourd’hui accentué par les mouvements concomitants du billet vert. Après avoir chuté de plus de moitié depuis le milieu de l’année 2014, les cours du brut ont de nouveau atteint un point bas courant mai. En parallèle, le dollar poursuit sa progression à la hausse.

Cette évolution en sens contraire des cours du brut et du dollar est-elle atypique  ? Un retour sur les dynamiques passées révèle que prix du brut et dollar ont tendance à évoluer de concert lors des périodes relativement calmes, contrairement aux épisodes marqués par des mouvements plus prononcés sur les marchés des changes. Ainsi, la décennie allant du milieu des années 1980 au milieu des années 1990 est caractérisée par une relation positive et globalement stable entre les deux séries, de même que la période plus récente de la fin des années 2000 à l’été 2014. Tel n’est en revanche plus le cas au début des années 1980, où la forte appréciation du dollar s’accompagne d’une baisse du prix du pétrole, ou encore de 2002 à la mi-2008 où hausse du prix de l’or noir et dépréciation du billet vert vont de pair. Au regard de ces épisodes, la situation actuelle ne peut donc être qualifiée d’exceptionnelle.

Ces évolutions suscitent toutefois des interrogations ­concernant les interactions entre prix du brut et dollar. Les deux variables, loin d’être caractérisées par une relation de sens univoque, s’influencent mutuellement et de façon non uniforme selon les périodes. D’un côté, la devise américaine étant la monnaie de référence sur le marché pétrolier, ses fluctuations affectent le prix du brut au travers des mouvements induits sur l’offre et la demande. Les achats s’effectuant en dollars, son appréciation rend le pétrole plus onéreux pour les pays dont les devises ne sont pas ancrées sur le dollar, mais l’effet a tendance à être neutre pour ceux dont la devise est fortement liée au billet vert, comme la Chine. Dans l’ensemble, l’appréciation du dollar tend à diminuer le revenu réel des pays consommateurs, ralentissant la demande de pétrole. Du côté de l’offre, une baisse du prix du brut joue négativement sur la profitabilité des gisements et, en conséquence, sur les capacités de production. L’appréciation du dollar tend quant à elle à ralentir l’inflation dans les pays producteurs et à accroître leur pouvoir d’achat, jouant par là même positivement sur le revenu réel disponible et, toutes choses égales par ailleurs, sur le revenu disponible pour l’activité de forage. L’effet sur l’offre est en conséquence positif. Au total, l’appréciation de la devise américaine tend à ralentir la demande de pétrole et à accroître l’offre, contribuant à la baisse du prix du brut.

Si ces effets vont dans le sens d’un impact du dollar vers le prix du brut, il est aussi possible d’appréhender la causalité inverse. Pour cela, la théorie économique a recours aux modèles de portefeuille dans lesquels les préférences des investisseurs des pays exportateurs de pétrole jouent un rôle essentiel. En schématisant à l’extrême, ces modèles nous enseignent qu’une baisse du prix du brut tend à apprécier le dollar si la propension des pays de l’Opep à détenir des dollars comparativement, par exemple, à l’euro est ­relativement élevée.

Ces effets sont d’autant plus accentués aujourd’hui que plusieurs facteurs sont à l’œuvre, jouant sur la demande et l’offre de pétrole, mais aussi sur le dollar. Le ralentissement de la demande de pétrole lié à l’amoindrissement de la croissance des émergents contribue naturellement à la baisse du prix du brut. Mais les raisons de cette dernière sont plus à rechercher du côté de l’offre, avec une réduction des tensions résultant de la diversification de la production (essor du pétrole de schiste aux Etats-Unis notamment), du niveau élevé des réserves (bien qu’en baisse) et de la production américaine, et des plus hauts niveaux atteints depuis une dizaine d’années par les exportations de l’Arabie saoudite, chef de file de l’Opep, et de l’Irak. A ce double effet, il convient d’ajouter la politique menée par l’Opep visant à défendre ses parts de marché au détriment des prix.

L’appréciation du dollar, renforcée par l’affaiblissement de l’euro, tend quant à elle à mettre les cours sous pression, ­rendant les échanges pétroliers moins attractifs pour les investisseurs. Pour l’heure, en attente de la ­prochaine réunion de l’Opep début juin, il semble que la persistance d’un baril aux alentours de 55 dollars n’est pas à exclure, surtout si les exportations de l’Arabie saoudite et l’Irak se maintiennent à des niveaux élevés renforçant le pessimisme du côté de l’offre.

Valérie Mignon est professeur d’économie à l’université Paris Ouest (EconomiX-CNRS) et conseiller scientifique au CEPII

 

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