30 universitaires et une conviction : l'importance d'un débat ouvert et accessible

Energie, pierre d’achoppement de l’accord de coalition en Allemagne

Conservateurs proches d’Angela Merkel et sociaux-démocrates sont prêts à discuter pour sortir le pays de l’impasse politique. Les marchés financiers observent la situation de très près. Christian Stoffaes explique en quoi le secteur de l’énergie se retrouve malgré lui au cœur des tractations outre-Rhin.

Le temps suspend son vol en Europe dans l’attente qu’aboutissent les tractations pour former la coalition qui va gouverner demain le pays, non seulement première puissance économique, mais aussi modèle à suivre pour la démocratie et les choix de société. La subtile mécanique du régime électoral, qui force les partis au dialogue et aux traités de coalition, donne ici des signes de dérapage. Toute l’attention se focalise sur la question des immigrés, la générosité de la politique d’accueil de la majorité sortante ayant paradoxalement débouché sur l’entrée au Parlement de puissantes forces populistes, qui va leur offrir une bruyante tribune, et une référence pour les pays d’Europe centrale et orientale. Les marchés financiers, qui ne détestent rien tant que l’incertitude et l’instabilité, observent avec une attention  inquiète l’irruption de cette situation inattendue au sein du pays garant de la stabilité et de la sagesse.

L’Energie Wende, lancé il y a dix ans, est bien plus qu’une politique sectorielle : c’est un choix de société. C’est aussi un produit d’exportation à succès. Ainsi, en France, la transition énergétique entrée dans le langage courant, comme le développement durable et le combat climatique, pour lesquels les deux pays se disputent le leadership mondial.

« Tout ce qui se mesure s’améliore »

Tous ces débats, passionnels jusqu’à devenir irrationnels, font penser à la devise de l’ingénieur : « Tout ce qui se mesure s’améliore », et au slogan du président Marcel Boiteux, qui pilota EDF pendant un quart de siècle par les vertus du calcul économique : « Préférer le gouvernement par les ratios plutôt que par les ragots. »

Notre ministre de la transition écologique et solidaire ne dit pas autre chose lorsqu’il rappelle, à propos de la fermeture des centrales nucléaires, qu’il faut compter en carbone. S’appliquant à l’époque à l’arbitrage entre les centrales thermiques et les barrages hydroélectriques, elle pourrait certainement s’appliquer aux choix d’aujourd’hui en faisant partager une analyse complète : le coût de l’intermittence et de l’aléatoire, et celui des lignes de transport à construire. Le moment est venu d’une approche européenne de l’énergie, comme le charbon-acier – qui incarnait auparavant la guerre civile franco-allemande – fut le vecteur de la construction communautaire.

Querelle d’Allemands

Au cœur du débat interallemand, il est un sujet tabou, presque dissimulé : le lignite, charbon de très mauvaise qualité, très polluant, exploité dans de gigantesques carrières par de dantesques machines. Quand on contemple cette vision du diable, on ne peut s’empêcher de comparer ses nuisances écologiques aux dépenses colossales dans les renouvelables, consenties pour épargner péniblement quelques grammes de carbone.  Jadis orgueil de la RDA, ses centrales continuent à cracher fumées et poussières. Les Verts ont sorti le nucléaire du débat, ayant persuadé la Chancelière de déclarer l’arrêt définitif et de fermer la dizaine de centrales subsistantes, victoire hautement symbolique. Les éoliennes et le solaire connaissent une spectaculaire expansion.

L’opinion publique, qui a chaudement plébiscité les contraintes d’achat obligé d’énergies renouvelables imposées aux compagnies d’électricité, les réduisant aujourd’hui à la quasi-faillite, commence à comprendre que cela coûte très cher au consommateur : 25 milliards d’euros par an, une facture individuelle qui a doublé sur dix ans. L’Energie Wende est en question.

L’expression de querelle d’Allemand s’applique ici idéalement : une dispute dont on a oublié les germes,  où la passion idéologique triomphe sur la raison rationnelle, et qui divise gravement le pays, jusqu’à la guerre civile, qui s’exporte à l’étranger comme jadis la Réforme, le Marxisme. « Cette énergie est dangereuse » : lorsque la Chancelière, partout révérée comme un modèle de sagesse, condamne le nucléaire après Fukushima, sans concertation, comment les Européens n’en seraient-ils pas convaincus ?

La politique européenne de l’énergie est largement placée sous influence allemande au Parlement comme à la Commission. Et personne ne paraît se souvenir de l’existence d’un Traité Euratom qui érige le  nucléaire en politique commune. La tâche est immense, mais c’est un beau terrain pour la nouvelle génération et le monde nouveau.

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