30 universitaires et une conviction : l'importance d'un débat ouvert et accessible

Les enjeux économiques des mouvements de populations

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La France, l’Allemagne, l’Italie et d’autres, confrontées à la question des migrants. Quelles différences entre migrants et réfugiés ? Comment réguler le phénomène migratoire en Europe ? Comment financer l’accueil des populations déplacées ? Un migrant est-il une force ou une faiblesse pour le pays d’accueil ? Les éléments du débat, les clefs pour comprendre.

 

 

 

Introduction

La question des mouvements de population occupe depuis plusieurs années, et particulièrement depuis plusieurs mois avec la question des migrants, une place prépondérante dans l’actualité. L’Europe est touchée en général, certains de ses pays en particuliers comme l’Italie, la Grèce, l’Allemagne et la France. L’Europe connaît un grand mouvement de populations, en provenance notamment de Syrie, d’Irak et de la Corne de l’Afrique, remettant en question l’espace Schengen.

Bien au-delà de la crise migratoire européenne, le phénomène est mondial, il toucherait un humain sur sept à l’échelle internationale. L’étude des mouvements de population peut être abordée selon différents points de vue : démographique, sociologique, géographique, politique, économique. C’est sous ce dernier prisme que le Cercle des économistes propose d’aborder le sujet.

Les enjeux économiques des mouvements de population ! Question complexe et sensible aux yeux d’une opinion déjà échaudée par un chômage galopant et une insécurité croissante. La ville de Calais en est la preuve flagrante. Loin de toutes polémiques et débats idéologiques, ce nouveau Décryptage éco veut être pédagogue sur un phénomène, certes protéiforme, mais qui ne présente pas uniquement des inconvénients. Autant de clefs de lectures à découvrir pour mieux appréhender cette inéluctable évolution historique et économique de l’Europe.

I. Eléments du débat

A) Les mouvements de populations dans un contexte de mondialisation : un panorama contrasté

a) Cartographie des mouvements de population au XXIe siècle

 

Au début du XXIe siècle, les mouvements de populations à l’échelle internationale étaient estimés à près de 150 millions de migrants internationaux.

En 2013, l’Organisation internationale pour les migrations estimait ce chiffre à 230 millions à l’échelle internationale, soit 3,2 % de la population mondiale, et à 740 millions pour les migrations nationales. Ainsi, il est possible d’observer que les mouvements de populations augmentent fortement depuis les années 2000.

 

 

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Figure 1 Taux d’accroissement migratoire en 2013 (INED, 2016)

 

L’état de la migration internationale et nationale dans le monde pose de nombreuses interrogations en ce début de 21e siècle. Nous vivons à une époque connaissant une mobilité internationale importante.

Ce phénomène de migration internationale n’évolue pas au même rythme dans les différentes régions du monde. Une grande disparité dans les flux migratoires peut être observée selon les différentes régions étudiées.

 

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Figure 2 Principaux mouvements migratoires en 2013 – Science Po (Atelier de cartographie, 2014)

 

Les observations rapportées par Olivier Kirsch (2015) exposent une régionalisation des mouvements de populations, avec des flux Sud-Sud équivalents aux flux Sud-Nord et un accroissement des mouvements Nord-Sud en destination des pays à revenu intermédiaire. Ces observations sont le corollaire d’une attractivité nouvelle des pays en développement.

Essentiellement dirigés vers les pays à revenu élevé, 50 % des flux migratoires internationaux Sud-Nord et Nord-Nord sont à destination de l’Australie, du Canada, des États-Unis et de plusieurs pays d’Europe comme l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni.

Si les mouvements de populations se sont mondialisés en raison d’une prolifération des accords bilatéraux entre les différents pays à l’échelle internationale, le constat souligné par Kirsch (2015) insiste sur la régionalisation des flux migratoires.

Les flux migratoires à l’échelle internationale se concentrent dans les grandes villes. La migration se définie donc au 21e siècle comme un phénomène essentiellement urbain et régionalisé à l’échelle mondiale.

 

b) Les grandes tendances des flux migratoires internationales depuis les années 50

 

L’évolution des mouvements de populations à l’internationale au cours des dernières décennies peut être appréhendée par quatre grandes phases migratoires

  • les migrations à des fins d’emploi en provenance des pays en développement
  • les migrations pour raisons familiales
  • les migrations de réfugiés politiques et demandeurs d’asile en provenance des zones en crise
  • la « fuite des cerveaux « 

Elles sont le corollaire de facteurs divers notamment induits par des modifications majeures au niveau géopolitique, législatif, économique et écologique.

Suite à la Seconde Guerre mondiale, les mouvements de populations ont été impulsés par deux facteurs clés : la reconstruction de l’Europe et les pénuries de main-d’œuvre. La tendance des mouvements migratoires, à partir des années cinquante jusqu’au milieu des années soixante-dix, se caractérise par une intensification des flux d’immigration pour l’emploi, sous l’impulsion de nombreux accords bilatéraux entre les pays de la Communauté économique européenne et les anciennes colonies européennes.

La période connue sous le nom des « Trente Glorieuses » a été articulée par des mouvements intra-européens « Sud-Nord » et en provenance des anciennes colonies, soutenant le besoin en main-d’œuvre du développement de l’industrie lourde et manufacturière, ainsi que du BTP, dans les pays du « Nord » européen, tels que la France ou la République Fédérale d’Allemagne.

Cette tendance s’essouffle avec une conjoncture économique mondiale défavorable en raison de la crise économique des années soixante-dix représentant un frein pour les mouvements de populations des pays en voie de développement vers les pays européens. L’établissement dans certains pays, comme la France http ://www.vie-publique.fr/politiques-publiques/politique-immigration/chronologie-immigration/, de contrôle des flux migratoires ont conduit les premiers flux de migrants à s’installer dans leurs pays d’accueil. Les mouvements de populations ralentissent mais restent positifs. Par ailleurs, la grande tendance migratoire des années soixante-dix est orientée par la migration familiale, dans le cadre du « regroupement familial »

Bien que les années quatre-vingt suivent la tendance haussière des mouvements de populations, à l’échelle internationale, sous l’impulsion de l’ouverture à l’Est et du développement économique des pays d’Asie, cette tendance des flux migratoires vient à s’inverser pendant les années quatre-vingt-dix.

Les années quatre-vingt-dix sont marquées par un prolongement du développement des politiques migratoires dans les pays de l’OCDE pour maîtriser les flux migratoires en provenance des pays en voie de développement. Cette tendance est imputable à la volonté nationaliste de fermer les différents canaux d’immigration, notamment clandestine, et à un accroissement des conflits régionaux. Cette prolifération des conflits entraîne une persistance et une augmentation des demandeurs d’asiles et de réfugiés politiques vers les pays de l’OCDE.

De plus, cette troisième phase est caractérisée par une diversification de la provenance des mouvements de populations. Les flux migratoires proviennent essentiellement, sur cette période, d’Asie et d’Afrique. Certains pays européens traditionnellement d’émigration, comme l’Espagne, l’Italie ou le Portugal, deviennent des pays d’accueil pour ces flux migratoires.

Les années 2000 marqueront un regain d’intérêt pour les migrations temporaires pour l’emploi au travers d’un mouvement communément appelé « la fuite des cerveaux »

Cette quatrième phase est marquée par trois phénomènes nouveaux :

c) Réfugiés / migrants : quelles réalités derrière la sémantique ?

On assiste depuis 2011 à un mouvement massif de population en provenance de la Syrie , de l’Irak et de la Corne de l’Afrique et en destination notamment de la Turquie, du Liban, de l’Égypte et de l’Union Européenne 

Ce mouvement de populations est caractérisé par une intensification des demandeurs d’asiles et de réfugiés politiques. Au sein de l’Union Européenne de nombreuses interrogations sur la gestion de la crise par les pays d’accueil se posent.

La gestion controversée de la crise migratoire de populations par les pays européens met en lumière la nécessité de s’interroger sur la réalité derrière la sémantique Réfugiés Migrants. De cette réalité migratoire exposée au travers des différentes tendances des flux migratoire, un flou sémantique entoure la question de l’immigration et amène à une gestion inadaptée de ces différents flux migratoires.

La distinction entre les migrations à caractère économique et les réfugiés politiques et demandeurs d’asile résulte, comme attestée par la définition de l’Organisation internationale pour les migrations, d’une distinction sur le statut légal des migrants, le caractère de nécessité de la migration et les causes de ce mouvement.

La Convention de Genève de 1951 définit un réfugié comme « toute personne craignant à raison d’être persécutée […] se trouvant hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays ».

La distinction entre les réfugiés et les autres migrations s’articule autour de cette définition par le caractère de nécessité politique de la migration pour la survie du migrant et non par la recherche de meilleures conditions économique de subsistance comme c’est le cas avec les migrants à des fins d’emploi ou pour regroupement familial.

Ainsi, « tous les réfugiés sont des migrants, mais tous les migrants ne sont pas des réfugiés » . Cependant, la distinction entre migrant et réfugié provoque des critiques de la part d’Amnesty International ou de la Cimade.  Le caractère du « choix de mobilité » attribué aux migrants ne permet pas de représenter les différentes réalités de la migration qui peut dépendre de raisons économiques, politiques ou culturelles. Ce flou autour de cette distinction est un motif de développement des politiques restrictives des flux migratoires pour les migrants à caractères économiques.

B) La France : une ancienne terre d’immigration

a) Un décalage entre la réalité et la perception des flux migratoires

 

Les flux migratoires et l’accueil des migrants sont des thématiques suscitant une certaine polémique en France . Cette polémique entourant l’accueil des migrants et la gestion des flux migratoires par la France met en lumière la nécessité de traiter le décalage qu’il existe entre la réalité et la perception des flux migratoire en France.

Bien que la France ait une longue tradition de terre d’immigration, elle n’est plus une terre d’immigration majeure au niveau mondial contrairement à la perception de l’opinion publique .

La France a connu, en trente ans, un croisement de seulement « 1,2 points de la part d’immigrés » dans la population totale française. Kirsch (2015) rapporte que la France est le 5e pays européen en termes d’immigrations. Les flux annuels d’entrées en provenance d’Afrique et des pays du Sud et de l’Est de l’Union européenne représentent moins de 0,5 % de la population française la plaçant en dessous de la moyenne de 0,6 % des pays de l’OCDE.

Par ailleurs, la France est devenue une terre de transit pour l’immigration internationale qui passe par la France pour se rendre notamment au Royaume-Uni et en Belgique. Ce constat est répété pour les demandeurs d’asile et les réfugiés politiques qui ne souhaitent pas s’installer en France . L’une des principales explications à cette observation est que la politique migratoire française permet seulement à 28 % des demandeurs d’asile obtenir le statut de réfugié contre 49 % en Allemagne et 54 % au Royaume-Uni.

 

 

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Comme mentionné par Chojnicki (2012), le débat sur l’immigration semble donc bien éloignée des réalités des flux migratoires de l’économie française compte tenu du fait que la France suit une politique migratoire restrictive et se révèle être l’un des pays les plus fermés de l’OCDE en termes de flux migratoires.

Une autre réalité se dessine néanmoins en France. L’installation des anciens flux migratoires, et de leurs descendants, semble poser de nombreuses interrogations.

 

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Figure 4 Proportion d’immigré (en %) dans les pays européens en 2013 (INED, 2016)

 

La France, ancienne terre d’immigration, est dans la moyenne européenne en termes de proportion d’immigrés dans sa population totale. La proportion d’étrangers en France est de l’ordre de 11 % . De plus, ce taux n’est pas réparti de manière uniforme sur le territoire français et se concentre autour des grandes zones urbaines, notamment en île de France, en Rhône-Alpes ou dans les Bouches-du-Rhône.

 

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Figure 5 -Taux d’immigrés sur le territoire français (Le Figaro )

 

La concentration de l’immigration dans les grands centres urbains est le résultat de la politique urbaine française des années quatre-vingt >. La question autour de l’immigration se tourne donc vers l’intégration ou l’assimilation des flux migratoires en France.

b) Un enjeu d’intégration ou d’assimilation des flux migratoires

La problématique de l’intégration des immigrés en France ou de l’assimilation des flux migratoires provoque un vif débat en France depuis de nombreuses années. L’accroissement du nombre d’étrangers, issus des différentes vagues d’immigrations, depuis 1945 peut être une première explication de l’intérêt grandissant autour de l’intégration ou l’assimilation des étrangers en France.

 

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Figure 6 Évolution du nombre d’étrangers résidant en France depuis 1945 selon leurs nationalités d’origine

 

Cependant, un flou existe entre les notions d’intégration et d’assimilation, contribuant au débat sur les modalités du « vivre ensemble » .

En France, l’intégration des immigrés passe « avant tout par la réussite scolaire et économique » dans la société alors que l’assimilation des migrants est le corollaire d’une acceptation par les immigrés des « pratiques, normes et valeurs » du pays d’accueil. La distinction entre ces deux notions peut amener à des approches contrastées.

Le terme d’assimilation est utilisé pour désigner le « processus d’incorporation des immigrés dans la société d’accueil » en suggérant que les « immigrés, et leurs descendants adoptent les normes culturelles »

Le terme d’intégration est, quant à lui, apparu dans les années soixante-dix pour remplacer le terme « d’immigrés temporaires ».

La distinction entre les deux termes porte sur le fait que l’assimilation tend à une convergence de la culture des immigrés vers la culture du pays d’accueil alors que l’intégration peut être multiculturelle en permettant la complémentarité des différentes cultures pour fonder la culture nationale.

Le principal constat rapporté par Kirsch (2015) est un épuisement du modèle français d’intégration des immigrés. La population immigrée est exposée à des difficultés persistantes pour accéder au marché du travail. En France, le demandeur d’asile n’a pas le droit de travailler, sauf si l’examen de sa demande dépasse une année. Ces inégalités entre immigrés et natifs en France fragilisent la structure sociale en ne permettant pas à une partie de la population immigrée de s’intégrer et de trouver sa place dans notre société.

Le corollaire à l’épuisement des modèles d’intégration est une réduction du fonctionnement du processus social d’assimilation des « pratiques, normes et valeurs » de la de la République française par les migrants.

II. Le sujet dans la théorie économique

A) Les multiples visages des mouvements de population pour le développement économique

a) La relation entre les flux migratoires et la croissance économique

 

Les liens entre l’immigration et le développement économique font l’objet d’un vif intérêt académique

La migration est un moteur important du développement économique en contribuant à un accroissement du commerce international, au développement de la structure sociale du pays d’accueil et à une réduction effective de la pauvreté au niveau international comme souligné par l’Organisation internationale pour les migrations (2015).

Comme souligné par l’OCDE (2009) , depuis les années quatre-vingt-dix, les flux migratoires en destination de nombreux pays de l’OCDE, comme l’Allemagne, peuvent être corrélés positivement avec les cycles économiques. Les principales contributions des flux migratoires à ces économies sont de développer le marché domestique en soutenant l’accroissement de l’offre dans un contexte de vieillissement démographique.

De plus, d’après Piché (2013), les mouvements migratoires ont pour incidence une diversité croissante des sociétés qui entraîne un accroissement de la demande locale de biens et services diversifiée et encourage la production et le processus d’innovation répondant aux besoins de cette nouvelle structure sociale.

Ces observations sur la relation entre les mouvements de populations et la croissance économique sont prolongées par l’étude d’Hippolyte d’Albis, Ekrame Boubtane et Dramane Coulibaly (2015) qui met en évidence la relation positive entre les flux migratoires et la performance macroéconomique en France. Les résultats de cette étude permettent de conclure que le taux d’immigration pour raison familiale répond et contribue positivement au PIB par tête.

Plus précisément, chaque pourcentage du taux de migration, sur la période 1994-2008, a contribué à un gain moyen par an de l’ordre de 300 millions d’euros pour l’économie française .

L’immigration semble être un stimulant  pour l’économie nationale, aussi bien sur le marché domestique que sur le marché extérieur. En effet, l’étude de Genç (2014) a permis de conclure une relation positive entre les flux migratoires et le commerce international.

Ces résultats concluent qu’un accroissement moyen de 10 % des étrangers dans le marché domestique entraîne une augmentation moyenne de 1,5 % des échanges internationaux .

Les différentes études ont insisté sur le fait qu’il n’existe pas a priori de relation négative entre les flux migratoires et la croissance économique d’un pays.

 

b) La relation entre les flux migratoires et le marché du travail (salaire – chômage – formations – fuites des cerveaux)

 

Au-delà des effets des flux migratoires sur le développement et la croissance économique du pays d’accueil, les relations entre l’immigration et le marché du travail soulèvent de nombreuses questions compte tenu des craintes et des discussions autour de ce sujet. Il faut reconnaître que l’opinion publique sur l’immigration et son impact sur l’emploi peut porter à confusion.

Bien qu’une majorité considère que les migrants permettent de combler le travail vacant et créer de l’emploi, une grande partie de l’opinion publique des pays de l’OCDE présume que les flux migratoires auraient un impact négatif sur le marché du travail . Un décalage existe donc entre la réalité et la prospection des flux migratoires et leurs impacts sur le marché du travail du pays d’accueil.

Tel mentionné par l’OCDE (2003) , il est difficile de mesurer l’impact de la mobilité internationale des personnes sur le marché du travail sans comprendre les relations entre les flux migratoires et le marché du travail.

L’une des principales observations, à travers les travaux empiriques d’Amélie Constant (2014)  , porte sur l’absence de corrélation entre le taux de chômage et le taux d’étranger dans la population totale des pays de l’OCDE. Cette absence de corrélation met en avant l’absence d’effets directs entre les flux migratoires et le marché de l’emploi. La représentation de l’immigration comme destructrice d’emploi n’est donc a priori pas justifiée en dépit d’une partie de l’opinion publique. Ce résultat est confirmé par l’étude sur la France d’Hippolyte d’Albis (2015) qui considère la migration comme stimulante pour l’emploi d’une économie.

Bien qu’il n’existe pas de relation directe entre flux migratoire et marché de l’emploi, les travaux d’Amélie Constant (2014) et de Giovanni Peri (2014) mentionnent l’apport des flux de migrants sur le marché de l’emploi, sur le long terme, comme contribuant à une adaptation des technologies, de la gestion du capital humain et de la spécialisation des pays d’accueil. Ces résultats sont appuyés par les observations de l’OCDE (2009)  qui soulignent l’importante contribution des immigrés à la croissance de l’emploi au cours des dernières décennies.

De plus, Giovanni Peri (2014) met en évidence la nécessité d’étudier le niveau de qualifications initiales des migrants qui est un facteur important pour comprendre les effets des flux migratoires sur le marché du travail du pays d’accueil. Ce constat est dû au fait qu’il existe une corrélation positive entre le niveau de qualifications des migrants et les contributions de ces migrants sur le marché du travail. Alors que l’arrivée de migrants qualifiés et hautement qualifié a généralement pour effet de contribuer à l’augmentation du salaire moyen sur le  marché domestique, alors que  celle de migrants ayant une faible qualification n’a pas d’effet significatif sur le salaire moyen.

Les différentes conclusions de ces travaux soulignent que les flux migratoires ont une contribution relativement positive sur le marché de l’emploi du pays d’accueil, bien que les résultats dépendent pour la majorité de l’assimilation des populations migrantes dans le marché domestique .

 

c) L’impact des transferts d’argents sur les pays d’origine (sujet des rémittences)

 

La question de l’impact des transferts sur les pays d’origine est un sujet important pour comprendre l’apport des migrations internationales pour les principaux pays d’émigration à faible revenu.  En effet, tel mentionné par Vincent Piché (2013) les mouvements de populations peuvent aussi avoir des effets  sur le pays d’origine des migrants.

La modification profonde des mouvements de populations depuis les années cinquante a bouleversé les flux de capitaux à l’échelle internationale. Les transferts d’argents des migrants vers les pays d’origine, appelés dans la littérature académique « rémittences », ont participé activement au développement de nombreux pays comme mentionné par la Banque mondiale.

La Banque mondiale (2016)    estime que les rémittences apportent une contribution aux pays à faible revenu et à revenu intermédiaire trois fois supérieure aux flux des aides publiques aux développements des pays de l’OCDE. Le montant des rémittences s’élève, en 2016, à près de 441 milliards de dollars américains ce qui en fait la principale source de revenu externe des pays à faible revenu .

Une large littérature économique traite des questions autour des rémittences sur les pays d’origine. Les transferts d’argents des migrants sur leurs pays d’origine ont :

– Un impact positif sur le marché domestique en contribuant, comme démontré par Adams et Cuecuecha (2010) à fournir des sources exogènes de revenu permettant la réduction des inégalités de revenu sur le marché domestique. Cette réduction des inégalités de revenu sur le marché domestique est permise par la contribution des rémittences au pouvoir d’achat des ménages, qui impacte durablement leur niveau d’éducation et de vie, et au développement d’activités locales génératrices de revenus.

– Un impact sur la vulnérabilité du pays d’origine comme il est mentionné par Sharma (2009) qui met en évidence les influences positives des rémittences sur la stabilité macroéconomique et le développement d’effets contracycliques. Cependant, Sharma (2009) souligne également de possibles effets négatifs des rémittences notamment au niveau de la stabilité monétaire et de la gouvernance étatique du pays d’origine.

– Un impact sur l’inclusion et la stabilité financière du pays d’origine en permettant le déploiement des infrastructures bancaires et financières du pays (Aggarwal, Demirguç-Kunt et Martinez-Peria, 2006). Les rémittences incitent le développement d’infrastructures financières et de produits financiers dans les pays d’origine pour permettre de recevoir ces transferts d’argents. De plus, les rémittences permettent le développement de l’épargne dans ces pays et contribuent à la formation d’une structure bancaire dans l’économie.

Les rémittences ont un impact relativement positif sur le pays d’origine, bien que ces transferts d’argents tendent à rendre instable le cadre monétaire et de manière plus complexe la gouvernance étatique.

d) Les « réfugiés de l’environnement » : le lien entre migration et changement climatique

La migration n’a pas que des causes et des effets économiques et sociétaux. Il faut également s’intéresser à une nouvelle problématique en considérant le lien entre migration et changement climatique au travers de l’actualité des « réfugiés de l’environnement ».

Les « réfugiés de l’environnement » sont des migrants « obligés de quitter leur lieu de résidence […] en raison [de catastrophes naturelles qui provoquent] sa destruction ou de sa dégradation ». La cause du mouvement de populations dans ce cas relève de causes naturelles et autres catastrophes naturelles.

Ce qualificatif cherchant à différencier ces réfugiés des réfugiés politiques a fait l’objet de vives critiques dans la mesure que la définition des « réfugiés » par la Convention de Genève de 1951 n’inclut pas cette distinction. Ils sont donc appréhendés comme des migrants économiques et non comme des réfugiés (Gonin et Lassailly-Jacob, 2002) .

Le changement climatique affecte les migrations internationales en modifiant profondément l’environnement et les conditions de vie des pays d’origine des migrants. Le Forum Mondial de l’Economie  souligne l’implication du changement climatique sur l’intensification des événement météorologiques extrêmes comme des anomalies de températures et des désastres naturels.   De ce fait, le changement climatique affecte les opportunités de productions locales dans les zones affectées par ces modifications climatiques. La nouvelle contrainte, apportée par ces phénomènes nouveaux, est un facteur qui pousse l’augmentation des migrations vers des économies similaires à celle du pays d’origine.

En 2013 les événements climatiques extrêmes ont provoqué le mouvement de 22 millions de personnes à travers le monde. La dégradation de l’environnement peut conduire à la nécessité d’une mobilité forcée pour les migrants afin d’évacuer des lieux ne permettant plus d’assurer la survie de ces populations.

Le rapport sur les Migrations internationales de Olivier Kirsch (2015) observe la possibilité d’un accroissement important des « déplacés environnementaux » ou « réfugiés de l’environnement ». Les estimations de ce rapport considèrent que le changement climatique contribuera dans les prochaines décennies à une part importante des migrations. Le coût humain du changement climatique sur les migrations internationales pourrait s’élever à plusieurs centaines de millions de migrants en plus.

Gonin et Lassailly-Jacob (2002) complètent cette observation en estimant le coût humain à près de 300 millions de migrants dans l’hypothèse d’une élévation d’un mètre du niveau des mers et des océans. Ainsi, le réchauffement climatique en impactant durablement le système climatique mondial, serait la principale cause des migrations internationales.

Les problématiques que soulèveraient les mouvements de populations d’une telle ampleur nous poussent à nous interroger sur les différents modes de gestion des flux migratoires au niveau international.

 

B) Benchmark international / Les enjeux des flux migratoires au niveau international / L’Europe et la gestion de la libre circulation en situation de crise migratoire

a) Intégration régionale : L’exemple de l’espace Schengen et de l’U.E

 

Les zones de libre circulation entre différents pays, comme évoqué par l’OCDE (2003)  , est un espace résultant d’un accord à  « l’intérieur desquelles la mobilité et l’installation des ressortissants des pays concernés ne sont soumises à aucune barrière institutionnelle ».

L’Union Européenne et son espace de libre circulation résultant des accords de Schengen constituent un exemple unique de disparition des frontières nationales pour la libre circulation des populations dans le cadre d’une union de 22 pays gardant leur souveraineté nationale. Le débat actuel sur la gestion de la crise migratoire et de son implication sur le contrôle des frontières intra-espace Schengen  nous amène à nous intéresser sur le mode de gouvernance de l’espace Schengen et de l’intégration régionale des mouvements de populations.

La libre circulation des populations européennes est à la base du fonctionnement de l’Union européenne comme il est mentionné par l’article 48 du traité de Rome et octroyée par la citoyenneté européenne aux citoyens des pays membres de l’Union européenne.

Le mode de gouvernance de l’espace Schengen, axé autour de la politique migratoire de l’Union européenne, est la compétence partagée entre la Commission européenne et les États membres. Ainsi, la gestion dépend d’un accord mutuel entre les États signataires des accords de Schengen. Cependant, compte tenu de l’absence d’un cadre politique, la gestion des flux migratoire hors Union européenne est à la charge du pays recevant les mouvements de populations.

La gouvernance des flux migratoires ne doit pas se limiter aux flux intrazone de libre circulation au niveau européen mais doit aller vers des règles partagées et une gestion solidaire et commune des frontières afin de permettre une gestion plus souple des mouvements de populations externes en destination de l’Union européenne. Ce constat est d’autant plus important compte tenu du mouvement important de population, estimé à près de 260 milliers de demandeurs d’asile en 2015, en provenance de la Syrie, de l’Irak et des pays de la Corne de l’Afrique.

 

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Figure 7 Les dix principaux pays d’origine des demandeurs d’asile dans l’Union Européenne en 2015 (Le Monde, 2015)

 

L’Union européenne doit   fournir une aide financière et logistique http ://www.tdg.ch/monde/La-Grece-demande-l-aide-de-lUnion-europeenne/story/17545651 aux pays aux frontières de l’Europe afin de permettre de faire respecter les accords conclus avec les pays voisins, comme c’est le cas actuellement avec la Turquie . C’est une nouvelle gestion des frontières qui doit être pensée en Europe pour pouvoir répondre efficacement au défi de cette crise migratoire.

 

b) Remises en question des politiques migratoires nationalistes

 

La multiplication des flux migratoires provoque de vives critiques sur leur gestion dans de nombreux pays, dont des pays européens comme la France et l’Allemagne . La principale critique dénonce les politiques publiques de libre-circulation et souligne comme « alternatif » à ces politiques, des politiques migratoires nationalistes. Il est intéressant de s’interroger sur le mode de gouvernance des flux migratoires au travers des politiques migratoires nationalistes, « alternatives » mises en avant par de nombreux partis politiques d’extrême droite en Europe.

Vincent Piché (2013) souligne le fait que le mode de gouvernance nationaliste des flux migratoires se développe autour de l’adoption de mesures répressives et restrictives pour limiter les mouvements de populations. Pour réduire ou restreindre les flux migratoires, ces politiques nationalistes s’articulent autour de trois dispositifs :

  • Un contrôle accru des frontières nationales pour réguler les migrations économiques et de réfugiés politiques
  • La multiplication d’accords bilatéraux pour diminuer les migrations irrégulières
  • L’élaboration de programme d’aide au développement avec les pays d’émigration pour contribuer à la réduction des flux migratoires en provenance de ces pays.

Cependant, comme exposé par l’Organisation internationale pour les migrations (2015), les réponses nationales et non-coordonnées à l’immigration ont pour impact de développer les canaux parallèles et irréguliers à l’immigration, comme les réseaux d’immigration clandestine.

L’immigration clandestine a pris une ampleur importante posant de nombreux enjeux et problématiques pour les pays de transit ou d’accueil de ces flux  et poussant ces pays à prendre des mesures répressives contre ces flux irréguliers de migrant .

 

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Figure 8 Les flux de migrants clandestins en destination de l’Europe en 2013 (Le Monde, 2016)

 

Les gestions nationales ou bilatérales des flux de migrations internationales souffrent de l’absence de politique adaptée et de cadres d’action solides pour répondre aux évolutions des tendances migratoires à l’échelle internationale.

Les pays ont ainsi de plus en plus de difficultés à pouvoir gérer les mouvements de populations. L’accroissement des flux migratoires de réfugiés politiques depuis 2011  et la gestion des concentrations de populations issues de ces flux posent de nombreuses difficultés aux différents gouvernements en Europe. Le développement de « jungles » – terme utilisé pour parler des campements de réfugiés, dans les espaces frontaliers, comme à Calais souligne, d’un côté, l’impuissance des gouvernements à pouvoir agir seule et par ses propres moyens pour contenir ou restreindre les flux migratoires et, de l’autre côté, les effets pervers que peuvent développer des politiques restrictives sur les pays frontaliers.

Pour répondre à ces tendances, une nouvelle approche doit être pensée : une approche globale de la gestion des flux migratoires.

 

c) Une approche globale de la gestion des flux migratoires

 

Le « spectre de la montée des flux migratoires irréguliers » façonne la gestion des flux migratoires et incite les pays à se coordonner dans un premier temps au travers d’accords bilatéraux pour chercher une réponse à ce phénomène.

À l’échelle internationale, les politiques migratoires nationales sont adoptées de manière unilatérale ou bilatérale, ce qui aboutit à un manque de cohérence de la gouvernance des flux migratoires à l’échelle internationale. Ce constat entraîne, comme nous l’avons dit dans les précédentes sections, à une remise en question des politiques migratoires régionales et nationalistes. Le problème de la gestion de la migration internationale ne se pose plus de façon bilatérale dans la mesure où la provenance de ces flux est de plus en plus diversifiée et concentrée autour des grandes villes des différents pays.

La remarque soulevée par Vincent Piché (2013), en reprenant l’approche de Gosh, est que la gestion des mouvements de populations doit passer par une gestion multilatérale en permettant une coordination internationale entre les différents gouvernements. Ainsi, une approche globale de la problématique des mouvements de populations doit être développée pour permettre de répondre au mieux aux enjeux économiques et sociétaux de la migration internationale.

Olivier Kirsch (2015) insiste sur la nécessité de développer une gestion internationale des flux migratoires suivant une plus grande cohérence au niveau international. Ce mode de gouvernance doit inciter les pays à promouvoir les droits de l’homme et conforter les politiques de développement au travers des Aides publiques au développement en destination des pays à faible revenu. Ainsi, le rapport de Kirsch (2015) met en évidence la nécessité d’une gouvernance des mouvements de populations progressivement reconnue et insérée au sein des processus d’intégration régionale permettant de relever le défi de la lutte contre la pauvreté, principale cause des flux migratoires.

III. La vision de 5 économistes

 

Artus Patrick_cropPatrick ARTUS (Cercle des économistes)

Flux permanents. Patrick Artus explique qu’ « il y a un flux de migrants relativement constant dans la zone euro, de l’ordre de 600 à 700.000 par an. C’est un flux d’immigration que l’on donne depuis sept ou huit ans de manière assez régulière. Les réfugiés s’y sont ajoutés… sur l’année 2015, on est à peu près à 1 million 200.000 ». Coût ou avantage économique pour l’Europe en général, et les pays d’accueil en particulier ? Quel calcul fait-on ? « L’effet sur la croissance de la zone euro se décompose en deux parties », répond Patrick Artus.

Effet de demande. La première partie du calcul concerne les dépenses publiques liées aux réfugiés. « Pour l’ensemble la zone euro, en 2016, ca sera de l’ordre de 20 milliards d’euros dont 15 en Allemagne. L’accueil des réfugiés coûte en nourriture, logement, etc… plus un petit revenu à leur verser. Les Allemands ont budgété précisément 16 milliards pour 2016. Les autres pays de la zone euro paient beaucoup moins. Une vingtaine de milliards d’euros équivaut à 0.2% de PIB ».

Effet d’offre. Selon les projections des services de statistiques de l’immigration allemande, 30% des réfugiés de 2015 trouveront un emploi en 2016 outre Rhin. « Selon les règles de l’élasticité habituelle, la création d’emplois supplémentaires permettrait de générer 0.4% de P.I.B. en plus. Donc, en résumé : 0.2% d’effets de dépenses budgétaire, plus 0.4% d’effets nouveaux emplois (contre 0.2 à 0.3% pour l’ensemble de la zone euro) on arrive à 0.6% ». « On a donc entre 4 et 5/10ème de P.I.B. de croissance en plus en 2016 venant des réfugiés en zone euro », affirme Patrick Artus qui conclut : « selon nos calculs, s’il n’y avait pas eu les réfugiés, la croissance de l’Allemagne au quatrième trimestre 2015 – 0.4% – aurait été de 0 ! ».

Politiquement sensible. Patrick Artus reconnaît que, même bien expliqué, avec une bonne dose de pédagogie, ce rapport entre coûts et avantages des flux de réfugiés est difficilement recevable par l’opinion, surtout « dans un pays comme la France où il y a 10% de chômeurs ». Mais, selon l’économiste, « ce qui est très difficile à comprendre c’est la réaction de l’opinion publique allemande. En Allemagne, s’il n’y avait aucune immigration – pas seulement les réfugiés mais les flux globaux –, la population active baisserait de 600.000 personnes par an. Donc, l’Allemagne serait en croissance négative tout le temps. En résumé, les Allemands qui veulent arrêter l’immigration condamnent l’Allemagne à la croissance négative. Il est incompréhensible que, dans l’état actuel du marché du travail outre Rhin, avec le vieillissement, les allemands ne comprennent pas qu’il leur faut des immigrés ». D’un point de vue démographique, avec le vieillissement de la population, les allemands ne peuvent pas survivre sans immigration.

 

AliceMesnardDr Alice MESNARD  (City University of London)

Sémantique. « Une grande partie du problème, d’un point de vue des politiques économiques est très complexe car les migrants qui arrivent mélangent des demandeurs d’asile – des réfugiés qui n’ont pas d’autres choix que de partir de leur pays d’origine – et des personnes qui viennent pour améliorer leur vie. Donc, pour des raisons économiques ou politiques, dans la réalité, il y a tout un continuum de personnes qui ont des motivations complexes à migrer avec des cas plus extrêmes que d’autres », tient à préciser d’emblée Alice Mesnard. « On ne peut pas appliquer les mêmes mesures aux réfugiés et aux migrants économiques. Il faut penser à des politiques différentes. Ce n’est pas qu’une question de sémantique, c’est une vraie question de politique publique », insiste l’universitaire.

Politique publique. « En ce qui concerne les personnes qui viennent pour des raisons humanitaires fuyant les conflits, nous avons un véritable devoir d’accueil, inconditionnel, basé sur des motivations humanitaires. En revanche, sur l’immigration économique, on peut réfléchir à tout un arsenal de mesures basé sur d’autres critères », affirme Alice Mesnard, convaincue du fait que la situation puisse être améliorée, notamment sur le problème du marché noir de la migration illégale, actuellement régulée par des trafiquants. « Les autorités politiques pourraient proposer des instruments bien meilleurs et, éventuellement, vendre des visas aux migrants pour essayer d’affaiblir les passeurs. Evidemment, cette politique là n’est pas à prôner dans le cadre des réfugiés. Ce n’est pas du tout la même base de réflexion ».

Coûts et avantages de l’accueil des réfugiés. La question soulève plus un problème de perception qu’un problème réel. « Les réfugiés apportent un surcoût temporaire. Mais au bout de quelques années, ils vont apporter quelque chose de bénéfique qui va largement compenser le coût temporaire de leur accueil et leur admission », explique Alice Mesnard. « Moins rapidement, et de manière efficace, est traitée la question, plus le coût est fort à court et long terme. Plus on arrive à les intégrer rapidement, plus ce surcoût temporaire va diminuer. Ce coût économique est plus de l’ordre de la transition », précise t-elle. Toutes les études menées sur le sujet, notamment dans le cas de la Suède, montrent que l’ « on peut vraiment s’attendre à ce que les effets soient positifs. Mais l’ampleur de ces effets dépend des hypothèses que l’on fait sur le contexte économique, le type des migrants, à quel point ils sont substituables ou complémentaires… Dans l’opinion, c’est plus un problème de frilosité d’accepter des étrangers à la culture différente, une religion différente, etc… les considérations économiques doivent être précisées », insiste Alice Mesnard.

Financement. « Il est très impopulaire de lever des taxes pour financer ces réfugiés ou ces migrants car cela apparaît comme un surcoût », reconnaît l’économiste. La gestion des flux de réfugiés et de migrants – surtout les réfugiés – entraîne des externalités au niveau européen. Selon Alice Mesnard, « si on laisse chaque pays faire sa politique, chacun sera tenté de supporter  le moins de coûts possibles et de les reporter sur les voisins en laissant passer les migrants, en ne faisant pas ce qu’il faut pour les intégrer ». Certaines capitales savent qu’elles peuvent tirer des bénéfices des migrants sans en supporter tous les coûts. Dans ces conditions, « un financement au niveau européen fait sens. D’où le caractère particulièrement important des discussions actuelles », conclut Alice Mesnard.

«Sale of Visas: A Smuggler’s Final Song ? , CEPR DP8569, 2012. CREAM/Norface Discussion Paper No.2012-07)

 

auton70-518c2Victor PICHE (Université de Montréal)

Deux poids, deux mesures ? Selon Victor Piché, « les ‘’risques migratoires’’ sont maintenant largement documentés dans les media et dans les rapports d’organisations internationales impliquées dans la défense des droits des migrants. Par contre, le poids des théories migratoires devient de moins en moins important dans ces débats. La migration internationale est sortie du champ scientifique pour occuper le devant de la scène médiatique ». « Peut-on parler d’un divorce entre la recherche scientifique et les débats actuels sur l’immigration ? », s’interroge l’universitaire. Ce dernier identifie trois lacunes qui, à ses yeux, affaiblissent le poids des théories migratoires dans les débats publics sur la migration internationale :

Causes profondes des migrations. « Si les théories migratoires se sont considérablement développées depuis les années 1960, elles n’arrivent pas sortir du paradigme de la théorie intermédiaire (« middle-range theory »). La théorie migratoire devrait tenir compte des nouveaux rapports de force qui régissent les mouvements migratoires, que ce soit au niveau régional ou mondial.  C’est la dimension de l’économie politique qui nous concerne ici », explique le sociologue-démographe.

Nationalisme contre mondialisation. Selon Victor Piché, « les théories demeurent encore ancrées dans le nationalisme méthodologique au détriment d’un nouveau paradigme davantage axé sur la dimension transnationale et cosmopolite ».  Même si les travaux actuels ont introduit la notion de mondialisation dans la théorie migratoire, « cette mondialisation constitue encore un facteur ‘’externe’’ et ne constitue pas en soi un déplacement (…) du national vers le global », analyse l’universitaire.

Absence de dimension éthique dans la conception des politiques migratoires.  Selon Victor Piché, l’élaboration des politiques migratoires est essentiellement axée sur l’approche utilitariste définie selon une dimension économique (les besoins en main d’œuvre) et, de plus en plus, selon une dimension identitaire (sécurité, identités nationales et religieuses). « Les théories migratoires ne font pas exception : l’approche utilitariste, en lien d’ailleurs avec le nationalisme méthodologique, sous-tend les hypothèses et les méthodes d’analyses.  Ce n’est pas par hasard si la recherche se concentre de façon quasi monolithique sur les effets économiques, sociaux et identitaires de l’immigration », explique le démographe.  Si les effets sont positifs, l’immigration est justifiée ;  si non, il en découle qu’elle doit être limitée, voire arrêtée.  « Sans nier l’importance de ces recherches, le paradigme utilitariste occulte une dimension fondamentale, soit celle de l’intégration des droits fondamentaux dans toute politique migratoire : il s’agit essentiellement de la posture morale  à l’égard des non citoyens », conclut Victor Piché.

L’auteur détaille argumentation et démonstration dans l’article intitulé Les théories migratoires : vers un nouveau paradigme à la croisée de l’économie politique, du cosmopolitisme et des droits des migrants et des migrantes. Cf. doc PDF:  théories migratoires

 

D'Albis Hippolyte_cropHippolyte d’ALBIS (Cercle des économistes)

Grande diversité de situations. Insistant sur l’impérieuse nécessité de ne pas faire d’amalgames, Hippolyte d’Albis rappelle qu’ « Une personne immigrée, c’est une personne qui est née étrangère à l’étranger et qui a vocation à s’installer en France, par exemple. Depuis les années 2000, le flux annuel en provenance des pays non européens représente 200.000 personnes, soit moins de 0.3% de la population française. Plus de la moitié viennent pour des raisons familiales, un quart pour des raisons d’études ». Le cas des réfugiés est différent. Les réfugiés « sont ceux qui, au titre de la convention de 1951, viennent en France demander l’asile. Mais tous ne l’obtiendront pas ». L’an dernier, en pleine crise migratoire, moins de 60.000 majeurs ont demandé l’asile pour la première fois.

Contexte économique. Selon Hippolyte d’Albis, la France est beaucoup plus prospère qu’avant. Et l’économiste de justifier son propos : « Aujourd’hui, lorsqu’on élimine l’inflation, le P.I.B. par habitant est deux fois celui qui prévalait en 1970. Certes, il y a plus de chômage, mais de très nombreuses études montrent que les migrations, ou l’accueil de réfugiés, ne font pas augmenter ce chômage. Au contraire, lorsqu’on prend tout en compte, l’immigration est plutôt favorable sur les performances économiques d’un pays ». « Les demandeurs d’asile occasionnent, bien sûr, un coût lorsqu’ils arrivent, mais 60.000 demandeurs d’asile, c’est l’équivalent d’un habitant pour 1000 en France, autant dire que le coût est réellement négligeable étant donné l’enjeu politique et stratégique », pour la France comme pour l’Europe précise l’économiste.

Financement du phénomène migratoire, l’épineux sujet. « Il est important de savoir que l’immigration, et particulièrement l’accueil des réfugiés, restent une compétence nationale. Une personne recevant un titre de séjour pour motif d’asile dans un pays européen n’a pas la possibilité d’aller s’installer dans un autre pays européen, fut-il de l’espace Schengen », rappelle Hippolyte d’Albis, toujours soucieux de clarifier le débat. Selon l’universitaire, « il vaudrait mieux que les pays européens coopèrent et se coordonnent pour l’accueil des réfugiés, et qu’une procédure soit mise en place pour répartir géographiquement les demandeurs d’asile ». Sur la question du financement, « un fonds pourrait permettre de compenser les pays qui accueillent plus de réfugiés mais le problème reste entier. Il est en effet probable que les pays ne voulant pas accueillir de réfugiés ne voudront pas non plus abonder le fonds », conclut Hippolyte d’Albis, conscient de la difficile équation.

 

imgresEl Mouhoub Mouhoud (Université Paris-Dauphine)

Insertion sur le marché du travail. Il subsiste une différence entre migrants économiques et réfugiés, une fois arrivés dans le pays d’accueil. Selon El Mouhoub Mouhoud, « que l’on soit immigré économique ou réfugié, la question de l’insertion sur le marché du travail sera la même. La seule différence, une fois arrivés dans le pays d’accueil, c’est la question de la transition dans l’entrée du marché du travail. La transition est plus lourde pour les réfugiés que pour les migrants économiques qui entrent d’emblée sur le marché de l’emploi », explique l’économiste. Cela suppose une politique d’insertion volontariste, une « politique d’accélération de l’insertion » pour compenser ou minimiser ce coût transitionnel.

Contexte économique difficile mais opportunités à saisir. Selon une synthèse des enquêtes d’opinion, 70% des français interrogés sont favorables à l’insertion des migrants, des réfugiés en particulier. El Mouhoub Mouhoud relève que « les seuls motifs pour lesquels les populations sont contre est la question des migrants en situation irrégulière. Donc la question des réfugiés, en dépit des difficultés, peut être surmontée ». Si la situation économique  est difficile du fait des dettes publiques, de l’absence de marges de manœuvre dans beaucoup de pays européens – en particuliers les pays de transit, comme la Grèce, qui sont les plus fragiles –, El Mouhoub Mouhoud estime qu’il faut mieux coordonner la répartition des réfugiés en fonction de critères précis entre les différents pays européens.

Précieuse mobilité. « En Europe, la mobilité du travail s’est accélérée considérablement de manière inattendue lors de la crise des subprimes. Jusqu’alors, elle était extrêmement faible mais depuis 2008 à 2010, un changement majeur est apparu : l’Union européenne est devenue une zone dans laquelle l’immigration intra-européenne se développe. Donc ça fonctionne mieux qu’avant », estime l’économiste qui poursuit : « si on est amenés à ne pas gérer correctement la question des réfugiés, on risque de remettre en cause le fondement même de l’Union européenne, d’aller à contre courant de l’histoire. Il ne faudrait pas que la crise des réfugiés, l’incapacité des Etats membres à se coordonner pour résoudre cette crise, se traduise par une remise en cause complète de l’ossature de ce qui fait sens en Europe : la mobilité du travail à travers les accords de Schengen ».

Doit-on créer un fonds d’aide aux réfugiés ? Selon El Mouhoub Mouhoud, « la première chose à faire, avant même la création du fonds, est d’aller dans le sens des propositions de la Commission européenne de coordonner les relocalisations de réfugiés. Le vrai drame se trouve dans les pays de transit comme la Grèce, les pays limitrophes, etc… ». L’Europe propose en effet une répartition en fonction de critères précis comme le P.I.B. par habitant, la taille de la population. « Avec les situations de crise de la dette publique dans différents pays européens, il est évidemment difficile de lever de nouveaux impôts. Il existe déjà des fonds. Mon idée est qu’il faut s’appuyer sur ce qui existe… par exemple le fonds européen d’ajustement de la mondialisation. Ce fonds n’est pas suffisamment abondé mais pourrait servir de réceptacle pour favoriser une meilleure insertion, une meilleure stratégie d’accueil au niveau des régions car c’est là aussi que les problèmes se posent… au niveau des localités ». A suivre.

 

 

CONCLUSION

L’épisode pourrait apparaître comme un épiphénomène mais il est révélateur de la dimension psychologique du « problème » migratoire grandissant en Europe. Un brasseur bavarois a été contraint de retirer du commerce une bière baptisée « Clôture frontalière », accusé d’utiliser des symboles rappelant les pires moments de notre histoire pour critiquer l’afflux massif de réfugiés en Allemagne.

De Calais à Lesbos, en passant par Lampedusa et toutes autres communes qui accueillent en masse les réfugiés, la question migratoire est mal appréhendée par l’opinion. Pour des raisons à la fois légitimes et caricaturales. Comme le démontrent plusieurs études et témoignages, ancrés dans la réalité et mis en évidence par ce Décryptage éco, si le « migrant » ou le « réfugié » apparaît comme une source d’inquiétude sécuritaire et économique, ils est aussi – objectivement – un acteur à part entière de la croissance économique du Vieux continent.

Les violents effets de court terme ne doivent pas l’emporter sur les conséquences positives envisagées à long terme. La gestion de ce dossier est un véritable travail d’Hercule, et pas seulement pour la Grèce. Otage de la crise migratoire, Calais fourmille aujourd’hui d’ambitieux projets pour redorer son blason et se donner un avenir économique. Loin de tout anathème ou contresens économique, il convient de regarder la question migratoire avec fermeté mais sérénité.

 

Notre Duo éco

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Revue de Presse

Les Echos 04/04/2013 

Médiapart 17/04/2013

La Croix 27/09/2015

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