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La difficile mesure du départ des français àl’étranger

imgresC’est une note de l’Insee qui a remis le feu aux poudres. Dans sa livraison d’octobre 2015, Insee Analyses annonçait que « les départs vers l’étranger des personnes nées en France se sont amplifiés depuis 2006 ». Une des caractéristiques paradoxales du débat français est que si les arrivées d’étrangers en France sont rarement considérées comme une preuve de nos succès, les départs des Français à l’étranger sont, quant à eux, systématiquement interprétés comme de cuisantes défaites. L’utilisation polémique – ou politique – de l’annonce de l’Insee est donc particulièrement aisée.

Avant de s’enflammer, il est certainement utile de s’interroger sur les indicateurs qui permettent une telle affirmation. Il n’aura échappé à personne que les départs à l’étranger ne sont pas mesurés directement par la puissance publique. Une personne souhaitant partir ne doit pas, et c’est heureux, en informer une administration. Le nombre des départs ne peut donc n’être que déduit statistiquement d’autres observations. En l’occurrence, l’Insee utilise le recensement de la population. L’évolution de la population au cours d’une année est en effet la somme du solde naturel, les naissances moins les décès parfaitement mesurés par les registres de l’état civil, et du solde migratoire.

On notera toutefois que le décompte de la population n’est à ce jour finalisé que jusqu’au 1er janvier 2012. L’Insee n’a donc évalué les soldes migratoires de façon définitive que pour la période allant de 2006 à 2011. Pour les années suivantes, les chiffres avancés ne sont que des hypothèses. Etant donné le calendrier présidentiel, cette précision n’est pas mineure. Ceci dit, l’Insee a fait un travail remarquable en décomposant le solde migratoire entre, d’une part, le solde relatif aux personnes nées en France et, d’autre part, celui relatif aux personnes nées à l’étranger. On apprend que le premier solde est négatif et que le second est positif. Ceci est assez logique car l’inverse ne pourrait être que temporaire : il ne peut, par définition, pas y avoir durablement plus de natifs qui arrivent que de natifs qui partent ou, symétriquement, plus d’étrangers qui partent que d’étrangers qui arrivent !

Bien entendu, la dégradation du solde migratoire des personnes nées en France n’implique pas nécessairement une hausse des départs vers l’étranger. C’est un solde, soit la différence entre les entrées et les sorties. On en revient donc au problème initial d’estimation des départs. Une stratégie consisterait à calculer les entrées et, connaissant le solde, en déduire les sorties. Cependant, les retours ne sont pas plus mesurés que les départs : un rapatrié n’informant pas l’administration française de son arrivée. L’Insee mobilise alors, à nouveau, le recensement de la population et, notamment, une question relative au lieu de résidence un an avant l’enquête. Ceci permet de calculer les retours et d’en déduire les départs. En 2011, il y avait ainsi 81.000 personnes qui sont rentrées contre 205.000 personnes qui sont parties. Malheureusement, cette question du recensement n’existe sous cette forme que depuis 2011. De façon assez surprenante, l’Insee postule alors que les comportements de retour en France n’ont pas évolué depuis 2006, ce qui l’amène à conclure que la dégradation du solde « s’explique » par une hausse des départs. Mais on pourrait tout aussi bien dire que les retours ont augmenté au cours de la période, ce qui conduirait à conclure que les départs ont été davantage amplifiés. Ou que les retours ont diminué ce qui donnerait l’inverse.

 Une utilisation prudente des statistiques nous permet d’affirmer que le solde migratoire des personnes nées en France s’est dégradé entre 2006 et 2011. Il est possible que cette dégradation s’explique par une hausse des départs vers l’étranger mais nous n’en avons pas, à ce jour, une preuve statistique.

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