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La seconde mort de Bretton Woods

Le multilatéralisme sur lequel se fondait notre ordre international est en lambeaux. Il faut réinventer des mécanismes de gouvernance mondiale. En commençant par les monnaies.

Si la fin du système de  Bretton Woods intervient en 1971 avec l’inconvertibilité du dollar en or et en mars 1973 quand se généralisent les changes flottants, nous assistons aujourd’hui à sa seconde mort, avec la remise en cause du système multilatéral patiemment négocié et mis en œuvre après la 2ème guerre mondiale. L’esprit même de cet accord historique et les institutions qui en sont issues semblent  en grand danger.  Plus préoccupant encore, alors que la Chine vient d’annoncer des mesures de représailles face au repli protectionniste américain, il existe aujourd’hui un réel risque de guerre commerciale à grande échelle pouvant mener à un scénario voisin de celui des années 1930, où chacun, États-Unis inclus, serait in fine perdant.

Chaque jour apporte son lot d’attaques ou de contestations du système multilatéral : Trump, le  Brexit, les déclarations de la nouvelle équipe italienne, les débats en Allemagne entre la CSU et Madame Merkel… La survie du multilatéralisme ou du moins des formes indispensables de coopération internationale dépendra aussi de notre capacité à accélérer le redéploiement des monnaies de réserve,  et à refonder les bases  d’une réelle gouvernance mondiale.

Véritable plaidoyer pour le multilatéralisme, les Rencontres Économiques d’Aix-en-Provence des 6, 7 et 8 juillet  tenteront de dessiner des solutions à ces défis majeurs dans un contexte où quelques trop rares  pays, dont la France, militent encore pour une gouvernance à l’échelle mondiale.

À l’heure où l’extraterritorialité des règles américaines crée des asymétries politiquement inacceptables et en vient même à brider le système financier  international, le rééquilibrage mondial des monnaies de réserve et l’absence d’hostilités monétaires sont des prérequis essentiels pour garantir la survie du multilatéralisme.

Hormis le comportement peu coopératif  du Japon qui continue à vouloir déprécier le yen sans apporter de contribution significative à l’ébauche d’une gouvernance mondiale, le risque de guerre des changes  semble limité à court terme dans un contexte où même la Chine a commencé à réévaluer  le yuan.

Le risque actuel réside plus dans la structure de l’organisation monétaire mondiale, encore  largement dominée par le dollar. Si l’on peut estimer que cette situation aura, selon toute probabilité, évolué  vers une triade dollar-euro-yuan d’ici une dizaine d’années, il n’en reste pas moins qu’il est essentiel d’accélérer le processus de rééquilibrage monétaire.

La domination du dollar ne pourra être  érodée dans la durée qu’en incitant un certain nombre de  pays exportateurs  de matières premières à facturer en euros. Facile à dire, difficile à réaliser car les transitions monétaires relèvent de la longue période et car cela suppose, dans le contexte que l’on sait, de  pouvoir compter sur la coopération de la Russie et des pays du Golfe. Mais une meilleure  gouvernance de la zone euro, en discussion, peut aider à accélérer les rééquilibrages en renforçant la crédibilité  de la monnaie européenne. Pour que la triade monétaire évoquée s’installe, il faut aussi que la Chine satisfasse sans trop perdre de temps les conditions pour passer à la pleine convertibilité du yuan.

Dans un contexte où le risque d’une guerre commerciale paraît plus net  que celui d’une guerre des changes, il est clair que le multilatéralisme n’a d’avenir qu’au travers d’institutions internationales, ou du moins régionales, adaptées. Il est ainsi essentiel de sauver l’Organe de Règlement des Différends (ORD), seule instance  aujourd’hui réellement  opérationnelle de l’OMC, menacée par la lenteur de ses décisions et le refus des États-Unis de nommer de nouveaux juges. Il  revient à l’UE de prendre des initiatives pour espérer sauver l’OMC.

Autre point important : à la lumière du fiasco du G7 au Canada, il faut s’appuyer d’avantage sur le G20 et lui donner plus de substance pour traiter des sujets économiques mais aussi climatiques, migratoires, etc. en incluant dès le début des négociations  la Chine, l’Inde, le Brésil…. Il faut créer un secrétariat  du G20 doté de réels pouvoirs, et aller au-delà  d’un rôle purement consultatif. « Durcir » le droit économique et financier international pour limiter les comportements non-coopératifs, cela suppose  notamment une Europe (ou du moins une zone euro) unie, capable de défendre une seule et même vision.

Face à ces solutions exigeantes, il nous faut réfléchir à des formules  intermédiaires, au niveau régional ou bilatéral, qui, quoique moins éclatantes que le multilatéralisme de Bretton Woods, permettraient de contenir la tentation de l’unilatéralisme, de donner une perspective et une cohérence d’ensemble aux accords bilatéraux qui se multiplient. Dans les circonstances présentes, le bilatéralisme permet surtout d’attendre sans trop de dégâts le retour à un nouveau multilatéralisme, différent de celui imaginé à Bretton Woods.

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