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Le crépuscule du supranationalisme

Une large partie de l’opinion rejette les instances qui se placent au-dessus des nations qui la composent. Est-il possible d’y répondre ?

Le retour du nationalisme et le rejet populaire des instances supranationales resteront l’un des marqueurs forts de notre époque. Il s’agit d’une tendance mondiale perceptible sur tous les continents. Le multilatéralisme est remis en cause, les grandes instances de négociation mondiale comme l’ONU ou le G7 semblent être le lieu de rituels et de petits drames répétitifs qui ne servent qu’à démontrer leur paralysie.

En Europe, le réveil du sentiment de préférence nationale marque la fin d’un tabou auquel faisait pendant l’idéal d’apaisement et de pacification au coeur de la construction européenne. Les élites économiques et culturelles, elles-mêmes fortement globalisées, semblent assez désemparées sur la réaction à adopter face à cette lame de fond. Comment anticiper les débouchés potentiels du regain nationaliste en allant au-delà de l’analogie désormais habituelle avec les années 1930 ?

Repli national

Tout d’abord, il faut tenter d’analyser les causes de cette inflexion : les raisons du repli national ne sont pas les mêmes suivant les pays. Dans les pays développés, la dimension économique se laisse plus facilement comprendre : les classes moyennes perçoivent que la globalisation est allée de pair avec une hausse des inégalités.

Les groupes sociaux qui n’ont pas bénéficié de la mondialisation revendiquent une baisse de la concurrence étrangère et des barrières plus fortes aux flux migratoires. L’accentuation de la polarisation des sociétés conduit à une peur du déclassement et une demande de protection à laquelle répond le nationalisme, vécu comme le rempart d’un château fort. L’angoisse économique renforce de plus le sentiment qu’ont les individus d’être dépouillés d’une part de leur identité culturelle et politique.

Dans le cas européen, la crise a conduit à une exaspération particulière : les défauts désormais visibles de l’euro ont conforté l’impression que les grands choix économiques ont été subrepticement retirés du débat démocratique.

Angoisses des classes populaires

Comment, dès lors, répondre au rejet de la globalisation ? Comment y réagir de manière utile, la simple dénonciation du simplisme et du populisme ne semblant guère efficace ?

Un prérequis est de ne pas tomber dans le déni. Les angoisses des classes populaires ne sont pas sans fondement, même si c’est désormais le progrès technologique qui cause la polarisation du marché du travail plus que la concurrence avec l’Asie. Dans les années 2000, l’espoir d’un approfondissement contrôlé de la mondialisation restait le credo commun des élites.

Les promesses optimistes ont été déçues, car si la globalisation a effectivement produit un surplus de richesses, certains groupes ont bien été perdants. La redistribution via les systèmes sociaux, elle-même limitée par la compétition internationale, n’a pas suffi à résoudre la question des perdants de la mondialisation.

Renforcer le supranational ?

Que faire pour éviter que le regain nationaliste ne se métamorphose en prise de contrôle destructrice par des populistes dégagés du principe de réalité ?

Certains pensent que cette période de malaise doit être l’occasion de renforcer le supranational : cela voudrait dire, par exemple, relancer l’idée européenne en allant au bout de la construction d’une zone euro stable, avec budget élargi, nouveaux mécanismes stabilisateurs, coopération dans le domaine de la défense.

Pour cela, il paraît nécessaire d’améliorer considérablement la légitimation démocratique de l’échelon supranational en créant de véritables espaces de délibération démocratique à ce niveau. Si on n’y parvient pas, les malaises nationaux n’iront qu’en s’aggravant.

Une construction a minima ?

D’autres pensent qu’il faut prendre acte du changement d’aspiration des populations et renoncer à l’idée d’une gouvernance internationale pour remettre à l’honneur le périmètre politique national et le dialogue bilatéral. Dans le cas européen, il s’agirait alors d’aller vers une construction européenne a minima, qui redonne des responsabilités nationales fortes sur des sujets comme la dette souveraine et rouvre l’éventail des politiques publiques nationales.

Mais suivre cette voie n’offre pas de solution aux questions où la coopération internationale semble incontournable, comme le réchauffement climatique, les migrations, ou encore la lutte contre le terrorisme. Et côté européen, cela signerait la mort d’une ambition, celle de créer un marché suffisamment homogène à l’échelle du continent pour bénéficier des effets d’échelle qui caractérisent les USA et la Chine.

Ces questions incontournables seront abordées aux Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, le dimanche 8 juillet, dans une session consacrée au choc des nationalismes.

Augustin Landier est professeur à HEC.

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