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Les Allemands ont de la chance

Agnès Bénassy-Quéré

Agnès Bénassy-Quéré

Les électeurs allemands ont de la chance : ils ont le choix de leur destin économique ; pas comme les Irlandais et les Portugais en 2011, sans parler des Grecs en 2012. En Allemagne, point de Troïka. Et contrairement à la France ou à l’Italie, l’Allemagne ne fait pas partie des 13 Etats membres où la Commission a identifié des risques macroéconomiques et généreusement prodigué ses conseils. En Allemagne, il y a des marges de manœuvre et le luxe d’un vrai choix quant à la politique économique future. Excusez du peu. Les finances publiques sont à l’équilibre ; la pression fiscale est 15% plus faible qu’en France ; le taux de chômage est à 5% (la moitié du taux français) ; et le pays dégage un excédent commercial de 7% du PIB, quand la France traîne un déficit de 3%. Sur ce bilan flatteur, il est tentant de plébisciter la gestion de la chancelière sortante, Angela Merkel. Faire baisser le taux de chômage en pleine crise financière mondiale, c’est fort ; le faire tout en éliminant le déficit budgétaire, c’est héroïque. Zehr gut.

Mais les esprits chagrins pointent les faiblesses du modèle allemand, qui repose sur les exportations et la dualité du marché du travail. Si les salaires augmentent désormais à un bon rythme en Allemagne, il ne faut pas oublier que les réformes réalisées par l’ex chancelier Gerhard Schröder ont conduit bon nombre de travailleurs à accepter des emplois fort mal payés dans les services ou l’agriculture. Ce volant de flexibilité a permis aux entreprises de rester compétitives à l’exportation. Mais pendant ce temps, l’investissement était mis sur pause, qu’il s’agisse d’investissement public ou privé.

Ce cocktail est-il adapté aux défis à venir ? L’Allemagne va devoir réduire les inégalités, s’adapter à une demande étrangère moins dynamique (en particulier de la part des économies émergentes), dénucléariser et décarboner sa production, recapitaliser ses banques, le tout avec une population active en baisse. Pour réduire les inégalités et soutenir la demande intérieure, les deux principaux candidats proposent d’introduire un salaire minimum. C’est une bonne idée, à condition toutefois que la productivité des travailleurs suive le mouvement (sans quoi la compétitivité en prendra un coup). Pour cela, il faudra sérieusement redresser l’investissement. Nombre d’observateurs s’étonnent que l’Allemagne n’ait pas profité de taux d’intérêt historiquement bas pour investir. L’investissement public, moitié moindre qu’en France, ne couvre même pas l’entretien des infrastructures existantes. Or, les entreprises commencent à se plaindre de l’état des routes et des voies ferrées. La compétitivité dans les transports, ce n’est pas seulement le salaire des camionneurs ; c’est aussi la durée de leurs trajets et le prix de l’énergie ; c’est, enfin, l’investissement des entreprises dans les équipements les plus performants, incorporant les dernières innovations. Si l’élection allemande avait lieu… en France, il serait sûrement question d’un grand emprunt. Nous sommes mal placés pour donner des conseils et notre prodigalité ne fait pas recette outre-Rhin. Mais sur ce sujet, pour une fois, les Français pensent comme des anglo-saxons et ce sont les Allemands qui se retrouvent isolés. Not so good.

Chronique diffusée sur France culture le 19 septembre 2013

 

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