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Parlez-moi du monde ! François Jullien

Pour leur édition 2017 qui se déroulera du 7 au 9 juillet prochains, les Rencontres Economiques d’Aix-en-Provence débuteront dès 8h30 par un format inédit et exceptionnel !  Cinq Masterclass avec de prestigieux invités autour de la thématique « Parlez-moi du monde ! ».

Invité donner une Masterclass , le philosophe François Jullien, traitera du « dialogue des cultures ».

Culture et économie peuvent-elles faire bon ménage ? « J’ai une certaine prudence à l’égard du terme culture, que tout le monde prononce aujourd’hui, et sous lequel on met des notions qui sont, parfois, pas intéressantes et sans véritable substance ». François Jullien regrette que la culture soit ainsi prise entre les notions communes d’animation-loisir et de communication. « Le culturel est pris en étau mais l’économie peut lui redonner plus de consistance. L’erreur de Marx était de penser d’abord à l’économie et, ensuite, à titre de superstructure, à la culture. Je pense que c’est plutôt l’inverse : le culturel, c’est l’infrastructure ». François Jullien cite volontiers le cas de la Chine : « Ce sont bien des raisons culturelles qui expliquent la montée en puissance économique de la Chine, sortie de la pauvreté, de l’humiliation de la présence étrangère au début du XXème siècle. Au fond, ce sont des raisons essentiellement culturelles qui font que la Chine est en forte croissance aujourd’hui ».

Le cas français. Selon François Jullien, « c’est aussi pour des raisons culturelles que l’économie française s’est asséchée. Certains modes de production ce sont progressivement retrouvés menacés : conception de notre rapport au travail, conception culturelle du travail. Aliénation, libération… ces éléments ont une incidence directe sur l’économie ». Le philosophe tient à faire la différence entre pays (société) à négativité forte et pays à négativité faible. « La Chine et la Colombie sortent d’une négativité forte. Ces pays ont un grand appétit. En France, nous sommes à négativité faible et notre appétit est plus modéré».

Le multiculturalisme est-il soluble dans la démocratie ? « Je tiens beaucoup au terme ‘’ressources’’, pas au sens de valeur mais au sens de racines. Je pense qu’il y a des ressources culturelles. J’ai passé ma vie entre ressources des pensées grecque et chinoise. Les ressources s’explorent et s’exploitent ». A qui appartient la culture ? « Qui apprend une langue exploite les ressources de cette langue. Personnellement, j’ai ajouté des ressources de culture chinoise à des ressources de culture allemande ». A l’heure où l’on parle beaucoup de biens culturels, François Jullien estime qu’ « il faut plutôt parler de richesses culturelles. Les richesses se transmettent. Elles sont définies. Les ressources ne sont pas définies mais sont à exploiter. Donc elles ne sont pas dans le confort de la possession comme les biens ou les richesses culturelles ».  Enfin, selon Françoise Jullien, les ressources ne sont pas des racines (racines chrétiennes, par exemple). « Le débat aujourd’hui est de voir quelles ressources culturelles on veut défendre. Non pas sur le mode défensif pour se protéger, mais pour afficher, les exploiter. Je pense qu’il n’y a pas d’identité culturelle mais des ressources culturelles… françaises, européennes… et que défendre ces ressources, c’est les activer », défend le philosophe.

Comment rendre le multiculturalisme soluble dans la démocratie ? Plutôt que multiculturalisme, François Jullien préfère parler du divers des cultures. Selon lui, « Multiculturalisme s’oppose à uni-culturalisme, une notion impossible. Il n’y a jamais eu de culture identitaire unifiée. Cela n’existe pas. Le Français est une langue diverse (le français des adolescents et des autres générations…). Ce divers culturel, je ne l’entends pas en termes de différences mais en termes d’écarts. Les différences identifient, et pour moi le culturel ne s’identifie pas. Mais aussi parce que différence est une notion qui range, qui aboutit à des caractéristiques culturelles ». Jusqu’où va l’écart ? « Une fois que vous avez marqué la différence, vous laissez tomber l’autre. Alors que dans l’écart, vous maintenez l’autre en regard. Dans un écart, l’autre est un regard. L’écart, en s’ouvrant, fait apparaître de l’ ‘’entre’’. Et c’est dans cet ‘’entre’’, ouvert par l’écart, que je comprends le commun, le vivre ensemble », insiste le philosophe. C’est le dialogue des cultures, « le commun de l’intelligible », comme dit notre interlocuteur, qui poursuit : « je crois qu’il y a du ‘’divers culturel’’ au sein de chaque culture, entre les cultures, et que ce divers, il faut le traiter non pas en termes de différences qui laissent tomber l’autre, mais en termes d’écart. Je comprends la démocratie comme cela », conclut François Jullien tout en invitant à produire un commun altruiste.

 

© Arnaud Meyer Opale / Leemage

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