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Un programme économique pour une « grande coalition » en France

2638872lpw-2639034-article-2213-macron-jpg_3279881_660x281De plus en plus de voix s’élèvent en France, après les élections régionales de décembre 2015, pour suggérer la constitution d’une grande coalition en France, entre les conservateurs du centre-droit, le centre, et les sociaux-démocrates, à l’image de la grande coalition CDU-SPD en Allemagne.

Mais est-il possible de former un programme économique pour une grande coalition en France qui serait acceptable pour toutes ses composantes, et aurait un effet assez rapidement positif sur l’investissement des entreprises et l’emploi ? La réponse est probablement positive, et on trouvera ci-dessous quelques pistes pour ce programme économique de la grande coalition.

Les problèmes économiques essentiels de la France sont connus. Un ensemble de facteurs implique que, même lorsque la demande se redresse (ce qui est le cas aujourd’hui pour la demande intérieure avec la baisse du prix du pétrole et les taux d’intérêt très bas, pour les exportations avec la dépréciation de l’euro), même lorsque les marges bénéficiaires des entreprises reviennent à la normale (ce qui est le cas aujourd’hui avec la baisse du prix du pétrole, la dépréciation de l’euro, la baisse des impôts des entreprises avec le CICE – Pacte de Responsabilité), il n’y a pas de reprise de l’investissement des entreprises et de l’emploi.

La France continue donc à souffrir d’un déficit de capacité, particulièrement dans l’industrie, et d’un déficit d’emploi, qui touche surtout les jeunes (25% de taux de chômage) les peu qualifiés (14% de taux de chômage). Ce blocage de l’offre malgré le redressement de la demande et des profits, explique le malaise social en France : destruction d’emplois industriels et transferts de beaucoup d’emplois vers des emplois de services peu qualifiés et aux salaires faibles, chômage massif des jeunes peu qualifiés (41,3% pour les 20-24 ans) ; croissance globale insuffisante pour résorber le chômage (il faudrait, compte-tenu de la démographie, une croissance de plus de 1,5% par an, chiffre qui ne sera probablement atteint ni en 2015, ni en 2016).

Quelles seraient alors les composantes d’un programme économique acceptable à la fois par le centre-droit et les sociaux-démocrates, et efficace assez rapidement pour lutter contre ce blocage de l’investissement et de l’emploi en France ?

Il pourrait y avoir les composantes suivantes.

Une réforme de la formation professionnelle, visant à la rapprocher des besoins des entreprises. Pour cela, il faudrait associer étroitement les entreprises à la définition des programmes de formation, d’une manière très décentralisée, pour qu’ils correspondent aux emplois futurs de chaque bassin d’emploi local. Il y a probablement 1,7 million d’emplois vacants dans les entreprises en France et ce à tous les niveaux de qualification. Parallèlement et de manière limitée, bien sûr, il faudrait développer l’apprentissage et l’alternance, avec des incitations fiscales puissantes. Il y a en France 420 000 apprentis, contre 1 480 000 en Allemagne.

Deuxième composante du programme : diversifier les contrats de travail. Les entreprise françaises n’ont le choix aujourd’hui (en moyenne, car il existe de nombreuses exceptions avec les branches professionnelles qui ont accès aux contrats de projet, aux « CDD d’usage »…) qu’entre des contrats de travail courts (CDD, de plus en plus courts : 70% des nouveaux contrats sont des CDD à moins d’un mois) et limités dans le temps et des contrats de travail longs (CDI) très protégés et avec des coûts de licenciements incertains. Un contrat de travail intermédiaire, comme celui qui a été créé avec succès en Italie par M. Renzi, serait beaucoup plus adapté aux emplois dans les nouveaux projets des entreprises, ce qui devrait être acceptable par les sociaux-démocrates.

La troisième composante du programme paraît de bon sens : il s’agit de baisser le coût du travail non qualifié. On sait que la sensibilité de l’emploi au coût du travail est beaucoup plus forte pour les plus bas salaires que pour les niveaux les plus élevés de qualification. Le salaire minimum (SMIC) en France a un niveau très élevé (61% du salaire médian, contre 40 à 50% dans les autres pays de l’OCDE), et de plus il subsiste 20% de cotisations sociales patronales au niveau du SMIC. La suppression de ces charges sociales, compte-tenu du niveau élevé d’emplois concernés (34% des salariés gagnent entre 1 et 1,3 SMIC) pourrait créer rapidement plus de 500 000 emplois nouveaux. Il ne s’agit pas de baisser le SMIC lui-même et de le remplacer par des transferts publics, ce qui a du sens économiquement mais serait sans doute inacceptable pour une grande coalition.

La dernière composante du programme est plus difficile à faire accepter. Les analyses montrent l’effet négatif significatif d’une pression fiscale élevée sur les entreprises, sur l’investissement et l’emploi. Or, la pression fiscale est très élevée sur les entreprises françaises. Les impôts des entreprises représentent 17,5% du Produit Intérieur Brut contre 9,5% en Allemagne, 11,5% en Espagne, 11,2% dans la zone euro hors France.

Baisser les  impôts des entreprises ne peut plus cependant se faire en creusant les déficits publics ; il faudrait pour y parvenir une vraie réforme de l’Etat, avec une forte hausse de la productivité dans les Administrations Publiques. On peut estimer, en comparant la France aux autres pays de l’OCDE, que la France pourrait fournir la même qualité de services publics en réduisant les dépenses publiques de 5 points de PIB. Mais il serait probablement difficile de trouver un consensus autour de cette réforme de l’Etat, visant à y accroître de près de 10% la productivité en quelques années, réforme qui a pourtant été menée dans les années 1990 par de nombreux pays (Suède, Canada, Irlande, Finlande, Danemark).

Ce qui est frustrant, est qu’il serait sans doute facile de créer assez rapidement beaucoup d’emplois en France avec des réformes acceptables par une grande coalition : décentralisation et rôle accru des entreprises en ce qui concerne la formation professionnelle ; suppression de toutes les charges sociales sur les plus bas salaires ; création d’un nouveau contrat de travail intermédiaire entre le CDD et la CDI. Pourtant, ces réformes ne sont pas faites.

 

Patrick Artus dans Le Point du 16/12/15

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