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Quitter l’euro pour sauver l’Europe?

Duo éco N° 13 : Quitter l’Euro pour sauver l’Europe ?

Afin de répondre aux questions qui nous paraissent essentielles pour un débat économique de qualité en France, le Cercle mobilise ses 30 économistes .

Le principe:
3 mêmes questions posées à 2 économistes qui disposent chacun de 3 mn pour y répondre!

Agnès Bénassy-Quéré et Christian Saint-Etienne, membres du Cercle des économistes, répondent aux 3 questions de notre journaliste:

1/ L’euro est-il la source de tous nos maux en Europe ?

2/ L’Euro n’existerait pas, faudrait-il l’inventer ?

3/ Quelles conditions pour conforter le rôle d’une monnaie unique ?

Points de vues :

 

photo_2011Philippe AGHION (Cercle des économistes)

De l’opportunité d’avoir créé l’euro. Dans son dernier livre récemment publié en France, l’économiste américain, Prix Nobel d’Economie, Joseph Stiglitz, estime en substance qu’il convient de quitter l’euro si l’on veut sauver l’Europe. Philippe Aghion reconnaît être un « grand admirateur » de Stiglitz, mais « beaucoup moins impressionné par ses travaux sur la politique économique depuis qu’il a eu le prix Nobel ». Selon Philippe Aghion, « On peut s’interroger sur l’opportunité qu’il y avait de créer l’euro au départ. On pensait que l’euro allait stimuler la croissance, et créer une convergence entre les pays. De ce point de vue là, on n’a pas observé de création d’une réelle zone de croissance, ni que cela ait stimulé la convergence. Au contraire, estime l’économiste, cela a stimulé la divergence entre les pays ». En clair, le Professeur au Collège de France affirme que l’euro n’a pas donné les résultats escomptés. Mais, « maintenant que nous y sommes, l’affaire est de savoir si l’on peut quitter l’euro ».

Ne pas sauter d’un avion en marche. « Quitter l’euro reviendrait à engranger une dynamique destructrice de l’union européenne. Ce qui serait très dangereux. On ne peut pas en rester là. Maintenant, l’euro, soit on en fait moins, soit on en fait plus », reconnaît Philippe Aghion. Selon l’économiste, « Il y a un problème de confiance entre la France et l’Allemagne. L’Allemagne attend de la France un certain nombre de réformes. Mais la France dit que ces réformes sont très douloureuses et qu’il faut les faire de manière acceptable socialement, qu’il faut les accompagner d’un stimulus économique, de politiques stimulantes », analyse le Professeur à Harvard. Selon lui, Paris et Berlin ont raison : il y a possibilité de négocier, à l’instar de ce qu’a fait le Premier ministre italien Matteo Renzi : « cela lui donne une voix pour appeler à l’aide sur les problèmes de dettes » : besoin de plus de dynamique macroéconomique en Europe pour accompagner les réformes structurelles et celle du marché du travail.

Volontarisme. A-t-on tout essayé pour rétablir la confiance franco-allemande ? Non, répond Philippe Aghion. « Si nous faisions sérieusement un certain nombre de réformes, nous pourrions obtenir des allemands qu’ils lâchent la bride sur le plan de la macroéconomie, laissent l’inflation filer chez eux  et stimulent davantage leur demande intérieure », estime l’économiste, études à l’appui. « Avoir des marchés plus dynamiques peut représenter la base d’un pacte entre la France et l’Allemagne », conclut Philippe Aghion.

 

Anton BrenderAnton Brender (Cercle des économistes)

Une mayonnaise qui n’a pas complètement pris et dans laquelle on a ajouté très vite beaucoup d’huile. Personne n’est sûr que la sauce continue de prendre 

Ne pas se tromper de débat. L’euro est-il la source de tous nos maux aujourd’hui en Europe ? Anton Brender relativise : « C’est moins un problème de monnaie et de politique monétaire unique que celui de toutes les institutions que l’on a mises autour, en particulier ce qui relève du dispositif de stabilité, de croissance et de règles budgétaires ». Cela a été mis en évidence au moment de la crise financière de la fin des années 2000. « Les politiques budgétaires des  Etats membres ont été mal utilisées dans la mesure où tout le monde s’est efforcé de réduire les déficits beaucoup trop rapidement ». « C’est un peu la leçon à tirer de l’épisode 2008/2009 et dans lequel nous sommes toujours…  c’est pour cela que la zone euro a eu beaucoup de mal à sortir de la crise », conclut Anton Brender. En résumé, la politique macro-économique est passée essentiellement par la monnaie et a été contrariée par la politique budgétaire en 2011.

L’euro n’existerait pas, faudrait-il l’inventer ? « Oui et non », répond Anton Brender de manière mesurée. « Je pense que oui, compte tenu de l’intégration commerciale des pays européens. Mais une des questions est de savoir s’il fallait le laisser grossir (intégrer plus de pays dans la zone euro) à la vitesse et aux conditions où cela a été fait ». L’économiste reconnaît que « les problèmes de  gouvernance induits finissent par être assez épais. C’est une mayonnaise qui n’a pas complètement pris et dans laquelle on a ajouté très vite beaucoup d’huile. Du coup, personne n’est sûr que la sauce continue de prendre ».

Les conditions pour conforter le rôle d’une monnaie unique ? Il faut « faire en sorte que les politiques budgétaires soient plus au service du réglage de la conjoncture… au minimum ne la contrarie pas », estime Anton Brender. Selon lui, « une bonne politique budgétaire est une politique qui, sur le très long terme, a pour objectif de maintenir la dette publique soutenable mais qui accepte, à court terme, de s’écarter de cet objectif lorsque la conjoncture risque de devenir ingérable ». Pour preuve : la progression du poids de la dette publique par rapport au PIB, sur la zone euro et les Etats-Unis, est pratiquement identique sept ans après le début de la crise. « Mais la trajectoire suivie a été très différente. Dans la zone euro, on a voulu tout de suite réduire les déficits, alors qu’aux Etats-Unis on l’a fait plus lentement… ce qui explique la reprise de l’activité » outre Atlantique, analyse Anton Brender.

Pour aller plus loin : « La crise des dettes souveraines », Anton Brender, Florence Pisani, Emile Gagna (Ed. La Découverte, collection Repères).

 

Boissieu (de) Christian_cropChristian de Boissieu (Cercle des économistes)

Un Parlement pour la zone euro !

Relancer le projet européen. L’avis est unanime chez les économistes : avant d’être strictement monétaires, les problèmes rencontrés par l’euro traduisent l’absence d’un pilote général de l’Eurogroupe. Pour Christian de Boissieu, « Le débat sur l’avenir de l’Europe s’englue dans des propositions multiples et souvent inapplicables, parce qu’elles supposent toutes de trouver, au sein de l’Union, ce que d’aucuns ont appelé pudiquement une organisation politique à plusieurs vitesses ». L’économiste propose de « répartir les lieux de décision entre les problèmes de sécurité à l’échelle de l’UE, et les questions économiques et stratégiques au niveau de la zone euro ». Proposition formulée dans la Déclaration finale du Cercle des économistes à l’issu des Rencontres Economiques d’Aix-en-Provence en juillet 2016.

Aller plus loin, plus rapidement. « Les progrès intervenus dans la gouvernance économique et politique de la zone euro étaient nécessaires, ils sont clairement insuffisants », estime Christian de Boissieu. L’économiste en est convaincu : « Identifier et mettre en place un Parlement de la zone euro serait à la fois un signal fort et une avancée majeure. Les divergences surgissent dès qu’il s’agit de passer au concret… ». Deux conceptions du Parlement de la zone euro s’affrontent. « Si l’on souhaite une vraie impulsion et un vrai contrôle politique, il faut une assemblée, soit issue et sous-ensemble du Parlement européen tel qu’il existe aujourd’hui, soit majoritairement composée des représentants des Parlements nationaux ». Christian de Boissieu reconnaît que « chacune des solutions a ses avantages et ses inconvénients. Mais une chose est sûre : il faudra que les gouvernements européens, notamment le nôtre, prennent position rapidement sur ce sujet ».

De la convergence à la régulation. La survie du projet européen passe par la reconnaissance de nos différences sur le plan démographique, sur la compétitivité, sur les politiques sociales et le fonctionnement des marchés. « On a trop souvent évoqué la convergence comme si elle allait de soi, sans prendre l’exemple de vrais pays fédéralistes comme les Etats-Unis, où l’on constate des divergences qui ne disparaissent jamais », analyse Christian de Boissieu. Pour l’économiste, « il s’agit de créer une véritable légitimité, notamment sur les problèmes économiques et sociaux, pour une assemblée de la zone euro qui aurait, entre autres, à adopter un budget propre à cette zone ». L’euro ira mieux quand la convergence s’imposera, et une vraie gouvernance triomphera.

 

 

Journaliste: Emmanuel Cugny

Equipe Vidéo: Point TV – Copyright Cercle-éco

 

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