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Rencontre avec Esther Duflo et Abhijit Banerjee

« L’économie n’est pas un outil pour penser le monde tel qu’il est »

Rencontre avec Esther Duflo et Abhijit Banerjee aux 17e Rencontres Economiques d’Aix-en-Provence

Comment penser la pauvreté en économie ? Depuis les premières tentatives de Smith, qui pensait la pauvreté au prisme de l’histoire des nations, et surtout de Malthus, qui la liait aux problèmes causés par l’insuffisance des ressources, jusqu’aux réflexions contemporaines analysant l’aide au développement, les pistes sont nombreuses. Mais les plus audacieuses sont sûrement tracées par Esther Duflo et Abhijit Banerjee, deux économistes mondialement reconnus, spécialistes de l’économie de la pauvreté et professeurs au MIT.  En 2003, ils ont fondé avec Sendhil Mullainathan le Abdul Latif Jameel Poverty Action Lab, ou J-PAL, un laboratoire de recherche en économie dont l’objectif est de « lutter contre la pauvreté en veillant à ce que les politiques sociales s’appuient sur des preuves scientifiques », comme le précise le site du laboratoire. La lutte contre la pauvreté ne doit pas, selon les trois économistes, céder aux « bons sentiments » en promouvant des politiques qui semblent moralement plus justes mais sont en fait inefficaces ;  d’autre part, les politiques menées ne peuvent consister en une simple aide monétaire aux pays ou en la promotion simpliste de la création et de la libéralisation des marchés.

Les deux chercheurs tirent notamment leur renommée de la promotion d’une méthode d’évaluation des politiques publiques basée sur l’assignation aléatoire des individus observés – la randomisation. Lorsqu’on évalue l’impact d’une politique publique sur la situation d’un individu (par exemple, la distribution de repas gratuits à l’école sur les résultats scolaires), on aimerait savoir ce qu’il se serait passé pour l’individu en l’absence de politique publique : c’est l’idée du contrefactuel, tirée de la médecine. Il est bien sûr impossible de raisonner ainsi pour un seul individu.

La solution consiste alors à comparer deux groupes d’individus, un groupe « test » ayant reçu le traitement (la politique publique), et un groupe « témoin ». Pour tirer une conclusion des résultats observés, il faut supposer que les deux groupes sont comparables en tous points et que le groupe « test » aurait eu les mêmes résultats que le groupe « témoin » en l’absence de traitement. L’assignation aléatoire des individus d’une population dans les deux groupes intervient alors, puisqu’elle permet d’aboutir à des groupes comparables suivant des variables tant observables (âge, sexe, etc.) que non-observables (motivation scolaire, etc.).

L’utilisation de la randomisation présente l’avantage de contourner assez simplement certains biais inhérents aux autres méthodes d’évaluation et de donner des résultats chiffrés et clairs. Depuis une vingtaine d’année, les travaux de Duflo, Banerjee et d’autres économistes ont donné un souffle nouveau à cette méthode appliquée en économie dès les années 60. Elle n’en rencontre pas moins plusieurs problèmes liés à la mise en pratique des expérimentations aléatoires : biais divers, coût, durée, enjeux éthiques (la constitution de deux groupes, l’un recevant une aide, peut être perçue comme une injustice), possibilité de généralisation des résultats… Certains chercheurs, comme le « prix Nobel » d’économie de 2016 Angus Deaton, regrettent que les expérimentations aléatoires se focalisent essentiellement sur l’existence d’un effet des politiques publiques et non sur la relation de causalité sous-jacente à cet effet. Enfin, d’autres s’élèvent contre la « mode » de la randomisation, qui, parce qu’elle repose sur un protocole chiffré, jouit d’une hégémonie (auprès des politiques notamment) qui limite le questionnement de ses fondements idéologiques.

Abhijit Banerjee et Esther Duflo étaient les invités des 17èmes Rencontres Économiques d’Aix-en-Provence début juillet 2017. Ce cycle de conférence de trois jours, organisé chaque année par le think tank Le Cercle des Économistes, accueillait grands chefs d’entreprises, économistes et chercheurs de renom, politiques de premier plan, pour discuter de la prospérité du monde de demain. Maëliss Gouchon, élève au département d’économie de l’ENS Ulm, a pu les rencontrer entre deux conférences, lors d’un moment d’échange privilégié entre une douzaine d’étudiants lauréats du concours « La Parole aux Étudiants » et les intervenants.

Le savant et le politique 

La discussion s’ouvre avec un retour sur la conférence à laquelle participait Esther Duflo, puisqu’elle a été l’occasion d’une petite prise de bec avec un autre intervenant, Jacques Attali. Premier à prendre la parole, il s’est opposé par avance au discours qu’il anticipait chez Mme Duflo, à savoir un plaidoyer pour de nouvelles expériences « en chambre » afin d’élaborer enfin des politiques « qui marchent », puisqu’« on nous explique […] que tout ce qui a été fait jusqu’à présent ne fonctionne pas ». Quel avis peuvent avoir des économistes tels qu’Esther Duflo et Abhijit Banerjee sur des personnalités, comme Jacques Attali, qui ne sont pas spécialistes du domaine dont ils parlent et qui peuvent ne pas tenir compte des preuves scientifiques produites par les chercheur ? Abhijit Banerjee répond avec mesure : s’il n’adhère pas à la plupart des propos de M. Attali, il lui reconnaît la volonté d’innover et de produire du changement. La confrontation de personnalités aux croyances affirmées force les intervenants à donner le meilleur d’eux-mêmes et rend les débats plus intéressants. En somme, il faut de tout pour faire un monde – ou comme le dit M. Banerjee, « it is useful to be intellectually as well as economically committed to progress ». Mais il conclut avec un sourire malicieux en rappelant que M. Attali n’a pas beaucoup d’influence dans ce débat, et qu’il a beau plaider certaines politiques comme l’usage du microcrédit, la plupart des gens en sont revenu…

Économie du développement et sciences cognitives, une alliance prometteuse

Le petit groupe d’étudiants saute du coq à l’âne et interroge les deux économistes sur leurs projets à court terme. Surprise, ils reviennent à Paris en 2017-2018 ! Mme Duflo élabore un projet de groupe de travail qui rassemblera des économistes et des chercheurs en sciences cognitives autour d’une psychanalyste et d’elle-même. Elle se dit également heureuse de retourner en France du fait de la présence de Jean-Michel Blanquer au Ministère de l’Éducation Nationale ; recteur de l’académie de Créteil lors des premiers pas du J-PAL, il a permis la tenue de nombreuses expériences du laboratoire de recherche. Selon elle, M. Blanquer est la preuve que les technocrates intéressés par la recherche et ouverts à l’expérimentation existent, et sa nomination augure favorablement du développement de la culture de l’expérimentation en France.

Banerjee illustre l’intérêt de l’approche cognitive dans l’économie du développement par un exemple édifiant. Sur un marché en Inde ou en Afrique, demandez à l’enfant qui tient le stand 250g de ceci, 3 morceaux de cela, et donnez-lui plus d’argent que le prix total. Dans l’immense majorité des cas, les quantités sont respectées et le jeune vendeur vous rend correctement la monnaie. Demandez ensuite à ce même enfant combien font 27 – 9, il répondra qu’il n’en sait rien. Cette petite expérience montre que les enfants peuvent apprendre les mathématiques, mais pas telles qu’elles sont enseignées à l’école. Une hypothèse veut que face à la question « combien font 27 – 9 », l’enfant pense : « cette question ressemble à celles qu’on me pose à l’école, or je ne comprends rien quand je suis à l’école, donc je ne comprends pas cette question. Si je savais faire des mathématiques comme à l’école, alors je ne serais pas sur ce marché à vendre des légumes. ». Les mathématiques scolaires sont considérées par l’enfant comme totalement distinctes des mathématiques quotidiennes. Mais pourquoi des enfants qui vont pourtant à l’école ne parviennent-ils pas à y apprendre ? Le point positif, c’est qu’aujourd’hui les chercheurs peuvent répondre à cette question. Par exemple, il arrive souvent que les enseignants aient tendance à suivre à la lettre le programme sans s’adapter aux élèves ; ainsi, ils enseignent les mathématiques avec un manuel sans d’abord consolider l’apprentissage de la lecture pour les élèves qui en ont besoin. En économie du développement, le diable est dans les détails, ou comme le disait Esther Duflo dans sa conférence, c’est le « dernier mètre à parcourir » qui est le plus crucial pour une réelle efficacité des politiques de développement.

L’économiste dans la cité : un rendez-vous manqué avec les citoyens

Retour sur le terrain de l’appropriation de l’économie par les non-économistes : comment diffuser les notions économiques de base ? Comment établir un vrai débat démocratique autour des enjeux économiques ? Passionnés par la question, les deux économistes dressent une liste des problèmes liés à la place de l’économie dans la cité. Selon Esther Duflo, en France, le premier obstacle à l’appropriation de l’économie par tous vient de l’absence d’un enseignement obligatoire en économie. Alors qu’aux États-Unis, tout le monde possède des notions de base, ici, le cursus scolaire permet d’échapper à cet apprentissage. Le deuxième problème du rôle erroné qu’on attribue à la connaissance économique. « Economics is not a tool to think the world the way it is », assure Mme Duflo : c’est une base qui permet de construire autre chose par-dessus. Les théories économiques sont à l’économie réelle ce que les systèmes sans friction sont à l’ingénierie. Seulement, on le reconnaît volontiers pour l’ingénierie, mais pas pour l’économie réelle ! Cette erreur est d’autant plus grave qu’elle est perpétrée par les économistes eux-mêmes, qu’ils y croient vraiment ou fassent semblant d’y croire par idéologie. De fait, le comportement des économistes est un autre obstacle à la diffusion du savoir économique. Les débats de la profession transparaissent difficilement à l’extérieur, dans les médias ; et l’ignorance de ces questionnements internes dans le débat public rend ce dernier creux et caricatural, générant la perte de confiance du citoyen en ce qui lui apparaît comme une pseudo-science. Selon Mme Duflo, si la profession des économistes doit assumer une part de responsabilité, ce n’est pas forcément celle de ne pas avoir prévu la crise, mais c’est assurément celle de n’avoir pas su transmettre son savoir au public.

Pour illustrer cet aveuglement qui peut caractériser le débat public, Abhijit Banerjee et Esther Duflo donnent l’exemple des migrations de Mexicains aux États-Unis. De nombreuses études scientifiques aboutissent à la même conclusion : même sur un marché du travail relativement fermé, l’accroissement du nombre de migrants n’a pas d’effet négatif réel notamment sur le chômage, pour de multiples raisons. Les migrants ne font pas que travailler, ils consomment également. Plus jeunes, ils dynamisent la démographie. Ils fournissent de nouveaux services porteurs d’externalités positives : les Mexicaines engagées comme nounous permettent aux femmes de réintégrer le marché du travail. Enfin, ils se spécialisent sur certaines compétences délaissées, comme la cueillette de fruits, un travail si éprouvant que même les enfants de migrants mexicains refusent de l’effectuer. Dans la plupart des États producteurs de fruits, les politiques anti-migrants sont peu plébiscitées, tandis qu’à l’autre bout du pays, où la proportion de Mexicains non-qualifiés est très faible, comme dans l’Ohio, Trump est arrivé vainqueur. Pourquoi l’abondance de preuves scientifiques n’arrive-t-elle pas à irriguer le débat sur la migration, pourtant très vif ? La faute aux concepts économiques de base qui ont la peau dure. Pour beaucoup, le marché du travail est unique et les demandeurs d’emploi se concurrencent tous, car, d’après les modèles, lorsque l’offre augmente sur un marché, le prix d’équilibre (ici le salaire) baisse. En réalité, le marché du travail ne fonctionne pas du tout comme le marché des pommes, il se caractérise par une diversité et une rigidité extrêmes ! Non seulement un immigré mexicain en Californie n’a presque aucune chance de se trouver en compétition avec l’Américain moyen de l’Ohio pour un travail peu qualifié, mais en plus, les migrants se regroupant par origine (souvent par village) ; ils se concurrencent surtout entre eux, et ce sont donc eux qui devraient se plaindre ! Mais comme l’expliquait déjà Keynes, « les hommes d’action, qui se pensent libres de toute influence, sont bien souvent les esclaves d’un économiste mort depuis longtemps » : lorsqu’on connaît un modèle, on souhaite qu’il s’applique et convienne au plus de situations possible. Les conséquences de cet aveuglement en termes de politiques publiques sont terribles : pour M. Banerjee, « When you start with the wrong description, you end up with the wrong prescription. ».

 

Advice to a young economist, given by accomplished ones

Les questions s’aventurent désormais sur le terrain de la discipline économique en soi. Un étudiant ingénieur demande aux chercheurs leur avis sur l’utilité de la macroéconomie : si en physique on peut contrôler les grandeurs en jeu dans une étude, en macroéconomie on s’intéresse à des atomes doués de pensée et de libre-arbitre. Quand les actions des individus sont enchâssées dans des cultures diverses, cela a-t-il du sens de chercher à déterminer des lois générales, ou ne vaut-il pas mieux spécifier les modèles à l’échelle locale ? M. Banerjee écarte cette narrative au profit d’une autre définition de la macroéconomie : c’est une discipline qui permet de comprendre les impacts qu’ont les actions des individus, ces atomes pensants, les uns sur les autres. Mme Duflo précise que la macroéconomie connaît tout de même une petite crise actuellement, tiraillée entre la nécessité de l’abstraction des modèles et l’objectif de dire quelque chose du monde réel. Une étudiante pose une question sur l’association des méthodes quantitatives et qualitatives au sein de la recherche économique : Mme Duflo approuve leur usage conjoint ; d’ailleurs, les enquêtes qualitatives ont permis d’améliorer le pilotage des études au sein du J-PAL.

Quelles doivent être les qualités d’un bon chercheur ? Abhijit Banerjee répond sans détour : la patience, une énorme réserve de patience, et beaucoup de dévouement : car la plupart du temps, en recherche, ça rate ! Esther Duflo renchérit : la recherche est un « marathon ». Il faut avancer avec un rythme régulier, sans voir la ligne d’arrivée, et savoir accepter les déceptions. Face aux mines déconfites des étudiants, les deux intervenants reviennent sur le chemin parcouru depuis la fondation du J-PAL : les choses ne sont plus les mêmes qu’en 2003 ! Dès l’origine, le laboratoire ne se consacre pas qu’à l’évaluation de situations présentes ; il permet aussi de faire progresser la connaissance et de résoudre des problèmes donnés en élaborant des programmes spécifiques avec de nombreux partenaires non-académiques. Les techniques de randomisation ont largement dépassé les murs du J-PAL et se sont implantées dans de nombreux autres champs.  En tant qu’organisation dotée de missions et d’une identité propre, le J-PAL a enclenché une dynamique et a participé à l’évolution des conversations sur le développement. Aujourd’hui, il travaille de plus en plus sur la situation des pays développés, avec toujours le maître mot de la collecte de données et de l’adaptation à la nature des données disponibles, car « No data, no problem », comme le souligne M. Banerjee.

Quels conseils donner à des étudiants en économie pour tirer le meilleur profit de leurs études ? Esther Duflo nous a donné trois conseils principaux. Ne pas s’éparpiller entre plusieurs disciplines, tout d’abord : la pluridisciplinarité est plus efficace quand elle est atteinte par l’association de plusieurs personnes spécialistes d’un domaine que lorsqu’elle existe au sein d’un seul individu. Ensuite, se former très largement au sein de la discipline retenue. Les premières années de formation aux bases en économie doivent être utilisées pour acquérir la culture la plus large possible, en particulier dans les branches de l’économie vers lesquelles on ne se destine pas : l’objectif est de constituer pour soi le manuel d’économie qu’on aurait rêvé lire ! Par exemple, Mme Duflo a choisi lors de ses études au MIT de se former en macroéconomie, quand elle savait qu’elle s’orienterait vers la microéconomie. Cette stratégie permet d’acquérir des notions qu’il n’est plus possible d’obtenir plus tard, une fois lancés dans la vie professionnelle, et d’élargir son horizon. Enfin, se former solidement aux méthodes quantitatives.

Une dernière question sur la place des femmes dans la profession des économistes : pour Mme Duflo, pour peu que l’on sache bien s’exprimer, être une femme ne pose pas problème dans l’environnement académique et ses propres travaux sont reconnus avec le même sérieux que ceux de ses homologues masculins. Mais dans le champ professionnel, de nombreux obstacles structurels demeurent. D’expérience, elle s’est déjà vu reprocher de trop parler alors qu’elle disposait d’un temps de parole identique à celui des autres. Et qu’en est-il des politiques de discrimination positive ? Un outil efficace, selon l’économiste, pour faire changer de vieilles habitudes.

Maëliss Gouchon pour Economens – M1 Politiques Publiques et Développement Paris School of Economics – Ecole Normale Supérieure. Blog Economens

Remerciements 

Un grand merci à Esther Duflo et Abhijit Banerjee pour nous avoir accordé leur temps et leur attention.
Un grand merci à Béatrice, Laure et Esther, ainsi que tous les organisateurs du concours La Parole aux Étudiants, pour cette rencontre privilégiée.

Merci également au Cercle des Economistes pour ces trois jours de conférences et de rencontres.

 

Sources & compléments 

Le livre très accessible d’E. Duflo et A. Banerjee, Repenser la pauvreté, Editions du Seuil  

Le site du J-PAL 

Le site des Rencontres Économiques d’Aix-en-Provence:

La conférence où intervenait Esther Duflo lors des Rencontres Economiques : « D’un monde d’inégalités à un monde de solidarités »

Le débat où intervenait Abhijit Banerjee lors des Rencontres Economiques : « Les instruments de la prospérité »

Une introduction aux expérimentations aléatoires : JATTEAU, Arthur. Les expérimentations aléatoires en économie. La Découverte, éditions Repères. 2013.

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