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Renouer avec l’esprit de Progrès

Depuis près d’un siècle, les économistes s’interrogent sur les « animal spirits », l’effet des anticipations, optimistes ou pessimistes, sur l’activité et leur dimension autoréalisatrice. La croissance serait donc fille de l’enthousiasme et la stagnation fruit de la morosité. Or, les pays avancés semblent englués, depuis 2008, dans une forme de léthargie de l’investissement qui ralentit la reprise et exacerbe le déclassement et l’exclusion. Quel paradoxe heureux, alors, de voir aujourd’hui la France, société occidentale habituellement la plus pessimiste, vouloir porter sur la scène internationale le flambeau du Progrès ! Pour que ce mouvement soit global et pérenne, il convient de s’accorder sur une vision partagée de cet idéal progressiste.

Les découvertes technologiques foisonnantes, les réussites de la mondialisation dans l’éradication de l’extrême pauvreté ou l’accroissement de l’espérance de vie en bonne santé semblent vecteur d’optimisme. Pourtant, ces progrès épars peinent à rendre à l’idée humaniste de Progrès la force d’entraînement, d’invention et de renouvellement qu’elle exerçait au siècle des Lumières ou à l’ère industrielle. Ainsi, s’il facilite le quotidien, le progrès technologique a ses faces sombres, de la polarisation du marché du travail aux intrusions dans la vie personnelle…

Alors, revenons à l’idée de Progrès, celle de la « good life » d’Edmund Phelps : donner à chacun, et chaque jour un peu plus, la possibilité de s’accomplir pleinement, de choisir son occupation, son rythme de vie, sa situation familiale.

Le progrès social est un équilibre entre dimensions parfois antagonistes. Il requiert évidemment une économie qui encourage l’innovation technologique, les échanges commerciaux et l’entreprise individuelle et collective, mais il doit aussi s’attaquer aux poches insupportables de pauvreté et assurer l’équité entre les générations et les territoires.

Y a-t-il aujourd’hui un pays qui incarne cet horizon ? Les Etats-Unis, où le taux de création d’entreprises figure parmi les plus élevés au monde, mais où le revenu médian stagne depuis trente ans, alors que les gains de la croissance sont essentiellement concentrés parmi les 10 % les plus riches ? La Norvège, où la redistribution sociale-démocrate a limité la montée des inégalités et qui se caractérise par le haut niveau d’éducation de sa population, mais qui tire de larges ressources de l’exploitation des hydrocarbures ? Hong Kong, que la réussite de son modèle d’accumulation rapide du capital a amené au premier rang de qualité des infrastructures et de compétitivité, mais où les libertés individuelles demeurent sous étroit contrôle du grand frère chinois ? Décidément, aucun de ces capitalismes, souvent cités en exemple, ne peut former à lui seul un modèle ambitieux pour le XXIe siècle. Construisons-le, ce pays idéal !

On ne peut se limiter à la croissance inclusive ou au développement durable, prônés par le discours technocratique. Que vaut la redistribution vers les territoires et individus en difficulté sans le sentiment d’épanouissement associé à un emploi ou un projet de vie ? De même, s’il doit être respectueux de l’environnement, le progrès technique doit aussi préserver les libertés individuelles, à l’heure où les avancées de la génomique et de l’intelligence artificielle menacent de diviser l’humanité entre les « augmentés » et les autres.

C’est donc une vision plurielle du Progrès, celle des Lumières, qu’il faut ré insuffler dans l’esprit des politiques publiques. Nous venons de vivre dix ans d’incertitudes, de risques, et même, pour certains économistes, le début d’une stagnation séculaire. Il nous faut contrebalancer cet héritage, en abandonnant les approches défensives, dont une illustration est en France le principe de précaution ; mais surtout rendre un poids politique majeur aux institutions de coopération internationale, comme le FMI et la Banque mondiale, en donnant pour cela toute leur place aux pays émergents, nouvelles voix du Progrès.

Jean-Hervé Lorenzi, Antoine Levy & Thibaut Momméja

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