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Sait-on encore mesurer la croissance?

Le débat sur les écarts de prévisions budgétaires, que la Cour des comptes vient de rouvrir avec son audit des comptes publics, pose la question du calcul de la croissance économique. Cette croissance permet d’établir le fameux ratio dette / PIB. Après un rappel historique, Jean-Michel Charpin met en perspective un sujet qui reste difficile à trancher.

En 1987, Robert Solow, père de la théorie de la croissance, s’étonne : « On voit des ordinateurs partout sauf dans les statistiques de productivité ». Sa boutade fait mouche : en effet, chacun peut constater des progrès spectaculaires dans la production, le transport et le stockage des informations, et en même temps un ralentissement progressif des gains de productivité dans les chiffres de la comptabilité nationale. Trente ans après, le « paradoxe de Solow » continue de s’approfondir. Contrairement aux anticipations initiales, la révolution numérique n’a pas déclenché à ce stade d’accélération des gains de productivité. Bien au contraire, il y a de en plus d’ordinateurs et de moins en moins de gains de productivité.

Dans un premier temps, c’est la thèse des historiens de l’économie qui a paru la plus convaincante. Selon eux (voir notamment les travaux de Paul David), les grandes innovations sont si disruptives qu’elles nécessitent de lourdes adaptations (organisation du travail, formation, systèmes sociaux…) avant que les effets bénéfiques sur la productivité n’apparaissent avec un décalage important.

Alors on a attendu… Par moments, des reprises conjoncturelles ont semblé confirmer la thèse. Mais elles ont systématiquement été suivies de rechutes. Aujourd’hui, cette thèse n’est pas évacuée, mais beaucoup se sont mis à douter.

D’autres thèses sont apparues. La plus dérangeante, parce que la plus pessimiste, est celle développée par Robert Gordon et reprise dans son ouvrage récent[1]. Selon cette thèse, il n’y a eu dans l’histoire économique qu’une seule révolution industrielle, entre 1870 et 1970. Pas grand-chose avant et pas grand-chose après.

Depuis le début, est envisagée la possibilité que les innovations techniques aient perturbé le dispositif de mesure de la croissance et de la productivité.

Il n’y a aucune raison de s’interroger sur la mesure du PIB en valeur. Celle-ci n’est guère concernée par les innovations techniques en cours. Et, lorsqu’elle l’est, c’est en raison d’une disparition des coûts et des prix dans certaines activités que le PIB n’a dès lors pas vocation à intégrer. En France, le PIB en valeur est mesuré à partir des sources fiscales. Cela pose quelques problèmes, liés notamment à la fraude, mais ils sont bien maîtrisés par les statisticiens.

En revanche, la mesure de l’inflation peut poser problème. Lorsqu’une variété est remplacée par une autre dans l’indice des prix, il n’y a pas en général de calcul explicite des services rendus par les deux variétés : les statisticiens se contentent le plus souvent de les enchaîner en les suivant sur deux périodes consécutives. Cette pratique peut déboucher sur une sous-estimation de la croissance en volume.

Depuis l’introduction de l’euro, les statisticiens ont souvent été accusés de sous-estimer la hausse des prix sur la base d’anecdotes largement reprises dans les médias. C’est pourquoi ils ont été un peu désarçonnés quand le reproche leur a été fait d’avoir surestimé l’inflation, et donc, à croissance en valeur donnée, d’avoir sous-estimé la croissance en volume et la productivité. Surtout depuis que l’inflation est devenue proche de zéro.

Il revient aux chercheurs et aux statisticiens d’élucider cette question, dans la ligne des travaux fort intéressants entrepris récemment, notamment à l’initiative de Philippe Aghion. À ce stade, la question reste indécise.

Il sera bien sûr question de croissance lors des 17èmes Rencontres Economiques les 7,8 et 9 juillet. Toutes les sessions sont en live stream sur le site 

[1] The Rise and Fall of American Growth, Princeton University Press, 2016.

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