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Agnès Bénassy-Quéré

Agnès Bénassy-Quéré

La blogosphère a bruissé toute la semaine du scandale Reinhart-Rogoff déclenché par la publication, par trois chercheurs de l’université de Amherst, d’un travail statistique sur la relation entre dette publique et croissance. Rappelons les faits. En 2010, deux économistes de renom, Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, publient une recherche démontrant que lorsqu’un pays franchit le seuil d’endettement public de 90% du PIB, son taux de croissance annuel chute en moyenne de 3 points de pourcentage. Ce travail, publié dans l’une des plus grandes revues d’économie, a battu des records de citations. Leur livre, This Time is Different, a été traduit en français (608 pages, 33 euros). Surtout, leur résultat phare a inspiré l’austérité budgétaire qui souffle sa bise sur l’économie européenne.

Pourtant, plusieurs économistes avaient tenté de répliquer, sans succès, le travail de Reinhart et Rogoff. Les chiffres étaient têtus : pas moyen de faire apparaître un effet non linéaire du taux d’endettement sur le taux de croissance. Par ailleurs, on pouvait s’interroger sur le sens de la causalité : est-ce la dette qui nuit à la croissance ou la récession qui fait bondir l’endettement ? Jusqu’à ce que nos trois chercheurs de Amherst mettent la main sur la base de donnée de Reinhart et Rogoff. Et là, stupeur. Ils constatent que Reinhart et Rogoff ont exclu de leur analyse des épisodes mêlant fort endettement et forte croissance, notamment après la seconde guerre mondiale ; qu’ils ont pondéré de manière baroque leurs observations, une année de faible croissance pouvant avoir le même poids que dix années de forte croissance ; enfin, que suite à une erreur de manipulation sur tableur excel, ils ont exclu cinq pays, dont la très endettée Belgique, de leur analyse. En refaisant le travail selon les règles de l’art, les chercheurs de Amherst trouvent que les pays dont la dette dépasse 90% du PIB croissent en moyenne non pas de 0% mais de 2% par an. Reinhart et Rogoff assument leur erreur d’encodage, mais pas le reste. Pour eux, le résultat qualitatif demeure : au-delà de 90% de dette, la croissance faiblit, si ce n’est de 3 points de pourcentage, du moins d’un point, ce qui est déjà beaucoup et correspond d’ailleurs à leurs propres résultats obtenus non pas sur la moyenne mais sur la médiane. Quant à la causalité, ils se défendent d’avoir jamais tranché. Pour eux, il s’agit tout au plus d’une corrélation.

Ce que révèle cette affaire, outre les problèmes de transparence sur les méthodes et les données, c’est la difficile collaboration entre chercheurs et décideurs. Le seuil de 90% est statistique. On ne peut en tirer de prédiction immédiate pour un pays particulier. Heureusement, car selon le dernier pointage de la Commission européenne, la France vient justement de dépasser le seuil des 90%. N’en déduisez pas que la croissance va plonger. On ne peut utiliser un résultat statistique sans connaître la marge d’erreur. Reinhart et Rogoff n’ont pas montré l’exemple, en communiquant largement sur leur résultat moyen, pas sur la dispersion autour de la moyenne. A leur décharge, les politiques et l’opinion publique sont à la recherche de certitudes, pas d’incertitudes. Il eût fallu que notre Ministre des finances annonçât pour 2013 une croissance comprise entre -2 et +2% et un déficit budgétaire compris entre –2,7 et -4,7% du PIB. Et il eût fallu que vous vous en contentassiez.

Chronique diffusée sur France Culture le 25 avril

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