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Alimentation : élargir la focale

La hausse des prix alimentaires suscite beaucoup d’inquiétude. L’indice des prix internationaux alimentaires de la FAO affiche une hausse de 25% en 2021 par rapport à 2020, rejoignant son niveau d’il y a 10 ans. Cependant, si les cours des céréales et des huiles végétales ont flambé, c’est moins le cas du sucre, des produits laitiers et de la viande.

L’effet des chocs climatiques et de la hausse du prix du pétrole

Les raisons de la hausse sont multiples. Tout d’abord, la production agricole est soumise aux chocs climatiques (comme les inondations en Thaïlande et au Bangladesh), même si globalement les récoltes de 2021 ont été meilleures que prévues. De plus, l’agriculture utilise des intrants dont le coût dépend du prix du pétrole. C’est le cas non seulement des engrais, mais aussi de l’électricité pour réfrigérer les entrepôts ou faire tourner les usines de transformation. L’agriculture est aussi dépendante du transport : le fret maritime et aérien a été perturbé par la pandémie du covid-19 ; le coût du transport routier suit la hausse du prix de l’essence.

La hausse des prix montre combien la production alimentaire est désormais intégrée au reste de l’économie. Cette interdépendance s’observe à plusieurs niveaux : l’importance des échanges commerciaux (en moyenne, 20% des calories consommés dans un pays proviennent d’importations) ; la complémentarité entre les activités de production et de commercialisation ; et les arbitrages (selon les prix) entre alimentation humaine, alimentation animale et biocarburants, pour des cultures comme la betterave, le soja ou le maïs.

« La Covid-19 a relancé la faim dans le monde »

Face à cette interdépendance multiple, les solutions consistant à considérer l’agriculture comme un secteur à part, séparé du reste de l’économie et exclusivement domestique, comme les interdictions temporaires à l’exportation, le contrôle des prix alimentaires, ou la mise en place de stocks nationaux, sont vouées à l’échec. Il faut au contraire jouer sur tous les maillons de l’offre alimentaire, de la production à la logistique, au transport et à la distribution, tout en prenant en compte la demande croissante d’énergie verte.

Du côté de la demande, le Covid-19 a relancé la faim dans le monde. Environ 800 millions de personnes ont souffert de la faim en 2020. C’est 161 millions de plus qu’en 2019, selon la FAO (2021). D’autre part, près de 3 milliards de personnes n’ont pas une alimentation saine qui leur procure les nutriments dont ils ont besoin (pour un coût moyen de 4 dollars par jour). Certains pays sont particulièrement touchés par des épisodes climatiques extrêmes ou par des conflits, comme le Yémen, le Soudan, l’Éthiopie, Madagascar, ou le Venezuela. Éradiquer la faim d’ici 2030, le deuxième des objectifs de développement durable adoptés par la communauté internationale, semble hors de portée.

Aller plus loin que l’aide alimentaire

La première réponse à la crise est l’aide alimentaire. Cette aide humanitaire doit reprendre, même en Afghanistan. Cependant, là aussi, il faut décloisonner. L’insécurité alimentaire est une des dimensions de l’inégalité sociale, particulièrement liée à l’inégalité en matière de santé et, par les handicaps cognitifs qu’elle entraîne, à l’inégalité en matière d’éducation. L’aide alimentaire est une première réponse, indispensable. Mais il faut aller plus loin et affirmer le droit de tout être humain à une alimentation adéquate. Non seulement chacun a droit à une alimentation suffisante et saine, constante et accessible mais aussi à une alimentation qui préserve l’environnement et respecte la dignité de la personne. Bref, il faut considérer l’alimentation comme un élément de justice sociale.

 


 

Akiko Suwa-Eisenmann est professeure à l’École d’Économie de Paris, membre du Cercle des économistes, membre du Groupe d’experts de haut niveau auprès du Comité des Nations-Unies sur la sécurité alimentaire mondiale (HLPE).

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