Des universitaires avec une conviction : l’importance d’un débat ouvert et accessible

Attention à ne pas sortir du Nucléaire par inadvertance (*)

Ces derniers mois ont été marqués par une avalanche de critiques fustigeant le réacteur EPR : « dérives inacceptables« , « sonnette d’alarme ignorée »,commande « d’un audit , dont toutes  les conséquences seront tirées à tous les étages d’EDF », etc. Il n’y a là rien de neuf pour les antinucléaires, mais que ces manifestations de défiance, prononcées sur différents médias, proviennent de la tutelle le ministre de l’économie  constitue  un tournant majeur. Certes, la loi de programmation pluriannuelle accorde une place au nucléaire : mais le coeur n’y est pas vraiment.  Le choix nucléaire, leg emblématique de l’ancien monde n’a pas encore affirmé sa place dans le monde nouveau

Au-delà des paroles, plusieurs décisions prises pendant l’été propice aux coup stratégiques risquent pourtant de sceller le sort du choix nucléaire français. Et  ce bien plus sûrement que ne l’aurait été la fermeture d’un nouveau contingent de centrales.

Premièrement, la fermeture de Fessenheim, longtemps promise, semble maintenant irréversible. Cette centrale est-elle la victime expiatoire qui paye pour les autres – comme Plogoff en 1981 ? Ou bien la tête de liste de la longue série du parc à fermer ? On ne sort de l’ambiguïté qu’à son propre détriment…

Deuxièmement, le projet de scission d’EDF, Hercule, isole la production d’énergie nucléaire dans une entité spécialisée, qui pourrait aisément se muer en structure de défaisance. Or, sans les débouchés garantis par le monopole intégré de la distribution, le risque économique d’un pari d’une telle ampleur n’aurait pas pu  être pris – et pourra difficilement être maintenu dans un univers de concurrence.

Troisièmement, le programme de recherche du CEA sur la quatrième génération de réacteurs à neutrons rapides, Astrid, a été arrêté en catimini. S’il n’y a plus d’avenir à préparer, le mouvement s’interrompt. Là, l’Etat exprime sa prise de distance avec la filière plutonium (retraitement-MOX-surgénérateur).

Plus perversement, posant ouvertement la question de savoir qui parmi les acteurs de la filière est accro au très coûteux  plutonium, substance duale civile et militaire, cette prise de distance  exacerbe  le risque d’installer la zizanie entre le monopole électrique et le monopole atomique –comme du temps de la guerre des filières graphite, gaz et eau légère.

Quatrièmement, l’aggravation à un niveau spoliateur du tarif de vente contrainte du kilowattheure d’EDF à ses concurrents (tarif d’« accès régulé à l’énergie nucléaire historique », ARENH), handicape gravement la capacité d’autofinancement des investissements d’entretien et de développement du parc nucléaire.

 

La seule alternative crédible

Au dictionnaire des idées reçues, à la rubrique « nucléaire », on lit : « en sortir ». Mais qu’est-ce que « sortir »  signifie au juste ? Fermer des centrales ? Les fermer toutes ? A quelle échéance ? Arrêter d’en construire ? Par référendum, comme en Suède ? Par les multiples décisions individuelles des investisseurs privés comme les Américains ?

Il faut aujourd’hui plaider le renversement de la charge de la preuve. Que faire à la place du nucléaire ? Pourquoi mettre à la casse un appareil qui fonctionne bien, un investissement colossal conduit sur trois générations, un atout sans prix en termes de compétitivité économique et de sécurité durable, pour un pays qui fut longtemps obsédé et affaibli par le manque de charbon et d’hydrocarbures ? La France n’a certes pas fait ce choix majeur dans le but de réduire son empreinte-carbone, sujet inconnu à l’époque. Mais on voit clairement, maintenant que les énergies renouvelables se déploient à l’échelle industrielle – comme en Allemagne – qu’il est la seule alternative crédible aux énergies fossiles dans la production électrique de masse.

La France ne s’est pas mariée avec le nucléaire par hasard. Elle ne doit pas en divorcer par inadvertance.

Le choix nucléaire n’a pas été imposé à la démocratie française : il a été constamment soutenu par l’opinion et les principales forces politiques et sociales – sauf par la nouvelle gauche écologique globale, qui a gagné partout ailleurs mais qui a perdu en France.

Notre industrie nucléaire nationale ne s’est-elle pas tirée elle-même une balle dans le pied avec les échecs et les surcoûts du projet censé incarner l’avenir, l’EPR ? Résultat d’un accord politico-industriel entre le président Mitterrand et le chancelier Kohl, annoncé à grands sons de trompe comme modèle de la coopération franco-allemande il y a maintenant près de trente ans, l’EPR a échoué à relancer le nucléaire en Europe et affaibli l’image du nucléaire français.

Pourtant, le même pays a su bâtir entre 1973 et 1986, et faire fonctionner depuis, un parc de 58 réacteurs qui tournent comme une horloge et fournissent un kilowattheure durable et pas cher. Aurions-nous oublié comment on construit des centrales ? Que s’est-il passé pour en arriver là ?

Une question de leadership

L’ère des pionniers enthousiastes du « crash -programme » consécutif à la panique du choc pétrolier, durant laquelle un leadership quasi-militaire était clairement identifié et appuyé au plus haut niveau de l’Etat, a fait place au temps des rentiers, sourcilleux sur les détails et rivalisant pour capter la rente.

A l’évidence, on peut incriminer un problème de coordination. Qui commande, entre EDF, l’ASN, Siemens, et le CEA, etc ? Alors, on ne se posait pas vraiment la question.

Avoir contre soi « l’Internationale verte » de la nouvelle gauche écologique mondiale en même temps que le court-termisme financier de Wall Street n’est pas un mince combat pour le Nucléaire français, ce temple absolu de l’économie réelle productive et de la high-tech lourde. Sans oublier nos voisins allemands, pour lesquels le succès nucléaire français constitue un défi permanent à leur supériorité technologique alléguée, soulignant les contradictions et les disputes interallemandes, qui font payer le surcoût des énergies renouvelables par le très polluant lignite à très bon marché, orgueil de la défunte RDA,  et la dépendance au gaz russe. Heureusement, il nous reste la Chine, bon élève de la technologie française à Daya Bay et à Taishan et maintenant Hinkley Point, qui, dans sa conception confucéenne d’un monde harmonieux, a bien compris que l’énergie nucléaire est le seul vrai substitut au charbon, au pétrole et au gaz dans les centrales électriques. Ce balancement entre critiques sévères et déclarations de soutien révèlerait-il la tentation de sortir du nucléaire, tout en évitant d’affronter directement une si lourde responsabilité historique ? L’exception française a résisté jusqu’à présent à l’isolement . S’affirmer comme le meilleur professeur de la diplomatie du climat et le champion mondial de l’énergie nucléaire est un beau sujet de grand débat national et un beau défi, pas si paradoxal qu’il y paraît, digne de nous Français.

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