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Banques et fintechs : une concurrence à mort ?

La finance est en pleine ébullition, avec la multiplication des fintechs, ces start-ups qui, grâce aux technologies les plus avancées et à leur agilité, viennent prendre des parts de marché aux banques et rogner leurs marges sur leurs métiers de base : les paiements, les investissements et les financements. A la mi-2021, on dénombrait environ 10.000 fintechs à travers le monde.

Il s’agit en particulier de plateformes pour la finance participative (« crowdfunding »), pour des transactions sur cryptomonnaies, des émissions d’ICO… qui, constituant des formes de désintermédiation, permettent aux utilisateurs d’échapper aux coûts de l’intermédiation bancaire. Dans la mesure où il est difficile de gagner sur tous les tableaux à la fois, cet avantage est « compensé » par le fait que les risques sur les fintechs, moins régulées et moins surveillées que les banques, sont susceptibles d’être accrus par comparaison avec le système bancaire.

Un équilibre instable : l’exemple de l’open banking

Les relations entre banques et fintechs sont complexes car elles relèvent d’un équilibre instable entre concurrence et coopération. La question de l’open banking illustre bien l’instabilité de l’équilibre actuel. L’open banking, organisé en Europe par la directive DSP2 de 2015 entrée en vigueur en 2018, permet, avec bien sûr l’accord des clients, le partage des données individuelles entre opérateurs financiers, pour ce qui nous intéresse entre banques et fintechs. Ce partage ne peut aujourd’hui concerner que les comptes courants, pas les comptes d’épargne. Même si les conditions du partage sont strictes, il y a là un aiguillon supplémentaire de la concurrence vu que l’accès aux data devient central pour la stratégie et les performances de tous les opérateurs financiers.


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Les banques sont vent debout contre une interprétation extensive de la directive européenne. La Fondation Concorde (dont je préside le conseil scientifique) vient de publier un rapport sur l’open banking, en faisant des recommandations pour élargir le champ de l’open banking tout en privilégiant des formules profitables à la fois aux banques et aux fintechs, et respectueuses de la protection des données individuelles.

Les GAFA, la vraie menace pour les banques

Quitte à parler de concurrence, il faut garder en tête les ordres de grandeur. Aujourd’hui, les banques sont plus défiées par les GAFA que par les fintechs. Les réponses des banques aux GAFA ont une efficacité douteuse, malgré la volonté des autorités réglementaires un peu partout dans le monde de se rapprocher du principe « same activity, same rule » sans espérer l’atteindre. Face au foisonnement des cryptomonnaies privées, les banques centrales s’efforcent de reprendre la main en lançant leurs propres monnaies (publiques) digitales. J’ai d’ailleurs du mal à comprendre pourquoi il va falloir cinq ans à la BCE pour mettre en place l’euro numérique…

Du côté des banques, la riposte face aux fintechs est souvent de créer des néo-banques, filiales de grands groupes. Comme pour les fintechs, le bilan de ces néo-banques est contrasté sous l’angle de l’activité et de la rentabilité. Une voie encore plus directe consiste pour les banques à racheter des plateformes et autres fintechs : « l’internalisation » de la concurrence par l’absorption des concurrents n’est-elle pas la solution la plus tentante, même si elle ne comporte pas que des avantages ?

La réglementation au cœur des enjeux

Les aspects réglementaires ont déjà été évoqués, et ils sont cruciaux tant, spontanément, les fintechs relèvent d’une sorte de « shadow banking ». Avec, à la clef, comme pour le « shadow banking » dans son acception usuelle, deux défis : la question d’éventuels risques financiers systémiques ; la concurrence déloyale au profit de certains opérateurs moins régulés que les banques. Sur certains aspects réglementaires, la France a montré la voie dans la loi Pacte, en introduisant un visa optionnel pour les projets d’ICO, et en fixant les règles du jeu concernant les prestataires de services sur actifs numériques (PSAN). Les règlements européens sur le sujet auraient intérêt à s’inspirer de la formule française qui représente un bon dosage entre la carotte et le bâton.

 


 

Christian de Boissieu, vice-président du Cercle des économistes et professeur émérite à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne

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