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Bien comprendre la France pour mieux la réformer

Pour faire accepter la réforme aux citoyens, le pouvoir politique doit prendre en compte quatre caractéristiques culturelles françaises.

Les économistes ont toujours adoré parler de réformes. Derrière tout cela demeure l’idée que l’on doit, avant toute chose, corriger les dysfonctionnements des marchés et des institutions, et que l’on doit modifier, par des incitations optimales, les comportements non rationnels des agents économiques. Tout revient à des avis tranchés et définitifs souvent inutiles et parfois dangereux, car le vrai sujet auquel toute politique doit se confronter est celui de la mise en oeuvre des réformes préconisées.

Une large partie des débats chez les économistes a essentiellement porté sur le calendrier des réformes. Faut-il aligner de manière simultanée des transformations dans de multiples secteurs ou faut-il étaler les réformes en prenant bien soin de hiérarchiser leur rôle et l’impact qu’elles peuvent avoir les unes sur les autres ?

La France, irréformable ?

Aujourd’hui, dans cette crise politique et sociale que nous connaissons, on voit bien que le sujet clef est celui de l’acceptabilité et de la compréhension de celles-ci par une majorité de la population.

Certes, on peut expliquer inlassablement que la France est irréformable, ce qui permet de rejeter la responsabilité sur la population. Mais l’histoire des dernières années indique à quel point cette appréciation est simpliste. Il nous apparaît au contraire important de souligner les quatre traits de ce qu’est le ressenti de notre population pour en faire le cadre naturel des discussions que l’on devrait avoir et peut-être ainsi favoriser leur succès.

Soif absolue d’égalité

Tout d’abord, il y a le discours et les valeurs. Nous vivons depuis vingt ans une pâle décalcomanie du modèle de développement anglo-saxon. En réalité, ce ne fut jamais le nôtre de tout temps ou presque. Depuis les révoltes paysannes, la Révolution et les secousses politiques successives de 1830, 1848, 1870 et d’autres plus récentes, le concept de justice sociale est au coeur du discours politique. Cela ne signifie absolument pas que nous sommes indifférents au fonctionnement des marchés. Cela veut simplement dire qu’à un moment ou à un autre revient cette soif absolue d’égalité qui, chez nous, ne se résume pas à l’idée d’égalité des chances.

Toute discussion qui ne prend pas suffisamment en compte ce sous-jacent culturel venant du fond des âges ne peut que tendre les esprits et éloigner la possibilité d’un compromis. Faut-il rappeler aux rigoristes du langage budgétaire que les fameux 57 % de dépenses publiques sont pour 33 % des transferts liés aux mécanismes de protection sociale et que l’une de nos plus grandes divergences avec les pays comparables correspond aux 14 % dédiés aux prestations retraite ?

Stagnation du pouvoir d’achat

Le deuxième point porte sur l’évolution du pouvoir d’achat. La discussion est sans fin, mais la vérité évidente. La faiblesse de notre croissance économique depuis une dizaine d’années, accompagnée d’une croissance démographique non négligeable, entraîne de fait la stagnation du pouvoir d’achat et puis l’augmentation des dépenses contraintes.

Tous les économistes savent que, dans ce type de situation, la moindre évolution – comme la hausse des dépenses énergétiques – renforce de manière non proportionnelle la perception de perte de pouvoir d’achat.

Désillusion de l’euro, peur de la dette

Le troisième élément que tout pouvoir politique doit prendre en compte est ce que l’on peut appeler la désillusion de l’euro. L’euro n’a pas failli, mais il n’a pas été cette promesse de paradis que les politiques avaient évoquée. Et surtout, il donne de manière excessive le sentiment à la population que désormais plus personne n’a le pouvoir de faire changer la situation.

Enfin, le discours sur l’évolution de la dette publique et privée, si justifié soit-il, est anxiogène et culpabilisant. Chacun sait que l’accroissement de la dette a permis le maintien du pouvoir d’achat au moment où la désindustrialisation entraînait la perte d’une partie de la valeur ajoutée produite localement. Mais l’idée selon laquelle chaque euro emprunté est injustice vis-à-vis des générations futures ne favorise évidemment pas la sérénité des débats avec ceux qui vivent difficilement aujourd’hui.

Voilà les quatre piliers de notre culture. Rien n’est nouveau. Encore faut-il le comprendre.

Jean-Hervé Lorenzi est président du Cercle des économistes et Michel Sauzay est conseiller référendaire à la Cour des comptes.

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