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Choc électrique sur l’Europe

Dans les années 1970, la crainte de « chocs pétroliers » s’était imposée dans le quotidien des Européens, combinaison de hausses du cours du baril et de menaces de pénuries. Actuellement, l’Europe entre dans une période, par analogie, de « choc électrique ». Les prix de gros de l’électricité se situent aux environs de 100 €/MWh (pour une livraison à 12 mois), deux fois plus haut qu’en début d’année et au-delà du record atteint en 2008.

Un choc aux origines multiples

L’origine de ce choc procède de facteurs multiples, difficiles à démêler. Une partie de l’explication est à rechercher du côté du gaz : la reprise économique attire les navires méthaniers de GNL (gaz naturel liquéfié) vers l’Asie, tandis que les livraisons russes vers l’Europe ont été entravées par des problèmes techniques. Le gaz alimentant une partie des centrales européennes, le prix de l’électricité s’en est trouvé aspiré vers le haut ; ainsi que par le prix du charbon, boosté par la demande asiatique, à un niveau record depuis plus de 10 ans.

Cette flambée intervient au moment de l’achèvement du gazoduc Nord Stream 2, objet de tensions diplomatiques transatlantiques. La perspective étant de doubler la capacité d’importation de gaz russe via cette nouvelle infrastructure, le débat sur la dépendance croissante de l’UE à l’égard de la Russie ne manquera pas de s’enflammer à nouveau. Ce qui est le cas en Allemagne, à l’abord des élections, les Grünen s’opposant à la mise en service de Nord Stream 2.

D’autres facteurs tiennent aux conditions de la transition énergétique en Europe : le prix des quotas de carbone européens a dépassé les 60 €/tonne de CO2 cet été, soit le double du niveau de janvier dernier. Cette évolution est cohérente avec l’engagement de l’UE de réduire de 55% les émissions d’ici à 2030, au lieu de 40% (suite à la présentation de la vision Fit for 55, en juillet, par Ursula von der Leyen). De plus, la tension sur l’offre a été aggravée par une production d’énergie éolienne plus faible qu’anticipée et en deçà des niveaux des années antérieures.

Les industriels et les ménages, premières victimes du choc

Ce choc préoccupe en premier lieu les industriels électro-intensifs dont l’approvisionnement est en partie indexé sur les prix de gros ; même si, pour la France, une partie est fournie au prix désormais très avantageux de 42 €/MWH, via l’accès au nucléaire historique d’EDF. Mais la menace pèse plus encore sur les ménages qui subiront à la fois l’augmentation du prix de l’électricité et, pour certains, celle du gaz. Euphémisme : à quelques mois des élections présidentielles, une forte montée des tarifs régulés constitue une perspective épineuse.

L’Espagne pourrait préfigurer ce qui s’annonce de notre côté des Pyrénées : la faiblesse de l’éolien durant l’été, combinée à un recours accru à la climatisation, a d’ores et déjà fait bondir les prix à un niveau de haute tension pour les ménages ibériques. A tel point que Teresa Ribera, Ministre de l’environnement, en appelle à Bruxelles pour limiter la hausse, considérant que le « choc électrique » risque de réduire l’adhésion des Européens à la transition énergétique.

Et c’est bien l’enjeu : faire en sorte que les conditions d’accès à l’énergie soient un facteur d’inclusion, en Europe, à mesure de la progression dans la transition bas carbone. En gardant à l’esprit que, le dernier choc de prix énergétiques (le pétrole, en 2018) avait déclenché le mouvement des gilets jaunes. Dans une Europe qui s’engage – résolument et légitimement – dans une décennie de transformations profondes, cette expérience doit être méditée.

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