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Clément Juglar : une vision moderne des crises

Né à Paris, médecin, très influent dans de nombreuses sociétés d’économie, Clément Juglar est le premier économiste à bâtir une théorie sur les cycles économiques, dont il remarque la régularité des périodes de prospérité et de crise. Ses analyses et son fameux « cycle de Juglar » — croissance, crise, liquidation — ont un grand retentissement et furent commentés par de célèbres économistes, comme Schumpeter. Ce dernier considérait Juglar comme un des plus grands économistes de tous les temps.

 

Pierre Jacquet, membre du Cercle des économistes, revient sur des extraits de cet auteur souvent oublié:

Cet ouvrage de Clément Juglar présente la première analyse empirique systématique des « crises commerciales ». Il recense dans le détail douze crises sur la période 1803-1884 en France, en Angleterre et aux Etats-Unis. Les leçons qu’il en tire font utilement écho à la problématique de la crise économique et financière de 2007-2008 en dépit de son caractère exceptionnel et de son ampleur historiquement inégalée. Juglar insiste sur la répétition des phénomènes, notant que les analystes sont à chaque fois tentés d’isoler les causes premières de toute crise, qui en général la feront apparaître comme nouvelle et unique, alors que son déroulement s’inscrit dans une sorte de modèle permanent de succession des trois phases qu’il identifie, prospérité, crise et liquidation. On retrouve dans cette succession une permanence des comportements. Pendant la phase de prospérité, les prix s’accroissent et un crédit abondant alimente leur hausse ; la spéculation enfle artificiellement le volume et le montant des transactions (on pense évidemment à la bulle immobilière aux Etats-Unis dans les années 2000) ; la prospérité s’avère instable parce qu’elle conduit à une complaisance qui nourrit les excès. Vient en effet un temps où le propriétaire le plus récent ne peut revendre ses biens à un prix plus élevé : l’échange s’arrête subitement, les prix s’effondrent. Le blocage a un impact lourd sur l’ensemble des acteurs publics et privés, conduisant à un ralentissement brutal de l’économie, à une hausse massive du chômage, à un déclin de la consommation et à un creusement des déficits. Il finit par donner lieu à une liquidation des actifs, qui remet d’une certaine manière les compteurs à zéro et permet à la machine de repartir. Cette dynamique se reproduit à chaque fois, dans des contextes et selon des mécanismes très différents et souvent inédits. Il n’est donc pas surprenant que l’objectif d’empêcher les crises semble toujours hors de portée, puisque ces dernières sont l’« une des conditions de l’existence des sociétés où le commerce et l’industrie dominent ». Mais la compréhension fine des causes et du déroulement de chaque crise reste fondamentale pour une autre forme de prévention, plus réaliste, à savoir la capacité de se préparer à la prochaine crise, de réagir rapidement lorsqu’une crise se déclenche pour en diminuer les coûts, de rétablir une prospérité durable en diminuant la fréquence des crises majeures. C’est l’aune à laquelle il faudrait juger de la qualité des politiques économiques.

 

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