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Cryptomonnaies : ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain

Les soubresauts des cryptomonnaies, du bitcoin en particulier à la suite des déclarations d’Elon Musk, n’ont pas amélioré l’image de cette classe d’actifs. La volatilité de leurs prix n’est pas nouvelle. Mais qu’elle atteigne un tel degré confirme l’étroitesse et la faible liquidité des marchés considérés.

Le principe est de laisser vivre et prospérer l’innovation financière. A condition qu’elle puisse profiter un tant soit peu, directement ou indirectement, au financement de l’économie réelle, à l’investissement, à la croissance et à l’emploi. Lorsque l’innovation financière ne fait que démultiplier la spéculation et accentuer la déconnexion de la finance par rapport à l’économie réelle, il faut intervenir.

La Chine vient d’interdire aux institutions financières de proposer des services liés aux cryptomonnaies et de renforcer la réglementation sur le minage et les échanges de bitcoins.  Dans un monde globalisé et interconnecté, l’interdiction pure et simple engendre des contournements et des délocalisations d’activités. Les cryptomonnaies possèdent une nature duale, comme bien d’autres actifs, puisqu’elles sont aussi bien des véhicules spéculatifs que des instruments de financement.  Sur ce dernier aspect, je pense au financement de certaines PME et start-ups au moyen d’ICO, les jetons proposés par l’émetteur étant en règle générale payés par les investisseurs en bitcoin, Ethereum, etc. Parce que les émissions d’ICO viennent le plus souvent financer l’économie réelle, elles doivent être encouragées, quitte à être régulées sur certains points.

Dans ce monde de liquidités surabondantes, il est inévitable qu’une fraction de ces liquidités viennent se positionner sur les cryptos. D’aucuns nient l’existence d’une bulle sur le bitcoin, même quand il valait 65.000 dollars, l’argument étant que la bulle traduit un écart cumulatif entre le cours effectif d’un actif et sa valeur dite fondamentale, et que le bitcoin n’a pas de valeur « fondamentale ». Un raisonnement qui me paraît un peu spécieux et qui est mis en pièces par une analogie employée il y a longtemps par une disciple de Keynes, Joan Robinson : on ne sait pas définir un éléphant, mais lorsqu’il est dans la pièce on s’en aperçoit. Je ne sais pas définir la valeur fondamentale du bitcoin, mais lorsque « trop c’est trop », je m’en aperçois !

On ne parviendra pas en un coup de baguette magique à éliminer la dimension spéculative inhérente aux cryptomonnaies. Mais plusieurs pistes complémentaires pourraient permettre de l’atténuer :

1/ Les cryptomonnaies restent aujourd’hui des monnaies partielles. Pour des raisons de droit et de fait, elles ne remplissent pas, ou fort peu, la fonction centrale de la monnaie, la fonction d’intermédiaire entre les échanges. Les pouvoirs publics ont tout intérêt, pour des raisons de contrôle et de souveraineté, à faire en sorte qu’elles demeurent des monnaies partielles.

2/ Face à l’essor des monnaies privées numériques, les banques centrales, un peu partout, préparent l’arrivée de leurs monnaies publiques numériques. La BCE n’est pas en reste. Seulement, se donner cinq ans pour lancer l’euro numérique me parait excessivement long, vu l’accélération des initiatives monétaires privées.

3/ Les points de passage entre les cryptomonnaies et les monnaies officielles sont nécessaires et multiples, avec les échanges de bitcoin contre dollar, euro… et inversement. D’où des éléments de traçabilité qui peuvent contribuer à lutter contre l’évasion fiscale, le blanchiment de l’argent et le financement du terrorisme possiblement alimentés par les cryptos.

4/ La France a trouvé un assez bon équilibre entre liberté et régulation pour ce qui concerne les plateformes d’ICO. La loi Pacte donne aux plateformes où sont émis certains types de jetons la possibilité – et non l’obligation – d’obtenir un visa de l’AMF (Autorité des Marchés Financiers). Une formule optionnelle équilibrée, et dont la réglementation européenne sur le sujet, encore en débat à ce jour, aurait tout intérêt à s’inspirer.

 

Christian de Boissieu, vice-président du Cercle des économistes et Professeur émérite à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne

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