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De la réforme à l’abondance

Ces deux mots là, nous ne cesserons de les entendre car ils structureront le discours politique des prochains mois. Chacun des deux a sa vie propre. Le premier a son lourd poids d’une morale inlassablement répétée. Dans notre pays, nous serions inaptes à toute réforme. Ceci est particulièrement inexact et puis celle ou celui qui veut des réformes est par nature courageux et donc estimable. L’exemple de la réforme des retraites est très révélateur. Contrairement aux idées reçues, nous avons déjà beaucoup réformé notre système des retraites. Cela n’est pas suffisant, mais les retraités découvriront dans les années qui viennent le poids de ces réformes, notamment la réforme Balladur 93. Le courage, lui, s’exprime beaucoup dans les discours et assez peu dans la réalité.

« Ce couple de mots, si aisé à manipuler, n’est pas adapté aux temps que nous allons connaître »

Quant à l’abondance, elle est tout au contraire l’image de la facilité, de l’insouciance comme l’a évoqué le Président de la République il y a quelques jours. Tout problème doit trouver sa solution dans l’évolution heureuse de nos développements. Seul Malthus fut le triste précurseur d’une vision pessimiste où le Progrès ne joue plus son rôle moteur.

Pourquoi associer ces deux termes ? Rien n’est plus logique. D’une part, l’abondance donne le sentiment que la réforme sera plus aisée à faire passer dans la mesure où l’on pourra éventuellement compenser les pertes des uns par des transferts qu’elle autorise. Et puis comment imaginer une abondance si l’on ne dispose pas d’un système économique et social adapté à des situations nouvelles ? Ceci signifie donc évidemment des réformes. Et pourtant ce couple de mots, si aisé à manipuler, n’est pas adapté aux temps que nous allons connaître.

L’intervention du Président avait pour objet premier d’évoquer le risque d’un ralentissement très brutal de l’économie mondiale, voire d’une récession. Ce diagnostic est partagé par toutes et par tous. Les deux mots qui conviennent vraiment sont ceux de transition et de croissance. Si l’on veut rendre plus efficaces nos dépenses publiques, par exemple dans le domaine de la santé et de l’éducation, c’est à une véritable transition du fonctionnement de ces institutions qu’il nous faut procéder. Cela veut dire que le rôle des acteurs et leur responsabilité doivent être bouleversés. Des coopérations nouvelles doivent être montées entre le public et le privé, et les évaluations de toutes politiques doivent être systématiques, publiques et doivent avoir un impact évident sur celles et ceux qui les mènent.

Changer le logiciel des réformes

On a déjà entendu mille fois ces propos, me direz-vous ! Justement, nous avions décidé à l’unanimité, il y a quelques années, de substituer pour nos politiques publiques, aux objectifs de moyen des objectifs de résultat. Cela s’appelait la LOLF (loi organique relative aux lois de finances) et ce ne fut jamais réellement mis en application. Or, les transitions climatiques, technologiques, sociales, nécessitent des responsables jugés annuellement sur les objectifs qu’ils se sont fixés dans leur budget. C’est bien de supprimer l’ENA mais cela ne suffit guère. Il faut donner à toute personne en charge d’un projet toutes ses capacités d’engagement et de responsabilités. Nous ne sommes pas les premiers à le faire. La Suède et le Canada, sous des formes institutionnelles particulières, ont déjà procédé à ce qui apparut comme de véritables révolutions.

Les réformes au sens où nous l’entendons traditionnellement dans notre pays ne suffiront plus. L’abondance, même si le Progrès se poursuit, risque donc d’être la victime de nos conflits à venir. Ce duo magique réforme-abondance n’aura plus aucune réalité.

 


 

Jean-Hervé Lorenzi est président des Rencontres Economiques d’Aix-en-Provence

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