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Dollar, euro, yuan : les (encore) douces guerres des changes

A 0,88 dollar pour un euro (1,13 euro pour un dollar), le dollar est au plus haut depuis juillet 2020. Côté américain, la réaction est donc de freiner ce mouvement, qui handicape les exportations. Côté chinois, à 6,39 yuans pour un dollar, il faut au contraire stabiliser ce taux pour qu’il ne baisse pas, ce qui provoquerait de vives réactions américaines. Le Trésor américain traque en effet ce qu’il nomme « les manipulations » de change (une vingtaine) par rapport au dollar, des sous-évaluations selon lui : euro, yuan, Franc suisse, Dong vietnamien… Les États-Unis sont au centre du jeu.

L’enjeu de la Fed : la montée du dollar par rapport à l’euro

On dira que ceci est excessif, qu’il n’y a aucune guerre entre les grandes monnaies : chaque banque centrale dit ne regarder que ce qui se passe chez elle, en fonction de son mandat anti-inflationniste. Mais ceci n’empêche pas de regarder les autres, ni de les écouter.
A la Banque centrale américaine, l’atmosphère restera tendue entre Jay Powell, son Président – un Républicain modéré qui vient d’être reconduit par Joe Biden et Lael Brainard, aussi colombe que Démocrate, qui souhaitait le poste. Elle sera Vice-présidente. Le sujet : monter plus ou moins vite les taux, pour lutter contre une inflation qui devrait être à 2%, pas à 6,2%.

Les faucons veulent augmenter les taux plus vite. Lael Brainard juge la poussée transitoire, donc voudrait monter les taux lentement. Jay Powell veut aller un peu plus vite. Pour eux deux néanmoins, le taux de chômage actuel à 4,6% n’est pas un plein emploi : il passe à côté de ceux qui ne sont pas, encore, revenus au travail. Derrière ces débats, il y a, sans trop le dire, la gestion de la montée du dollar par rapport à l’euro.

La BCE peut-elle rendre sa politique moins accommodante ?

A la Banque centrale européenne, l’atmosphère est tendue. L’inflation atteint 4,1% : transitoire pour Christine Lagarde, pas pour Jess Weidman, le patron de la BUBA. « Pour des raisons personnelles », il démissionne ce 31 décembre, donc bien avant la fin de son second mandat, en 2027. « Pour des raisons personnelles » certes, ce qui ne l’empêche pas d’écrire qu’à l’avenir, il sera « crucial (…) de ne pas considérer seulement les risques de déflation, mais aussi de ne pas perdre de vue les risques d’inflation potentiels ». Ces risques appelleraient sans doute à une politique monétaire plus restrictive. C’est aussi le sentiment de la Cour Suprême allemande, qui juge la politique de taux bas de la BCE excessive aux dépends de l’Allemagne et de ses épargnants. Christine Lagarde ne peut alors que rendre sa politique moins accommodante, mais plus lentement que la Fed, ce qui soutient indirectement le dollar.

La banque centrale chinoise au secours des grandes entreprises

A la Banque centrale chinoise, l’atmosphère doit être tendue. La croissance passe de 7% en juin sur un an à 4 ou 5% actuellement. Le Covid pèse et inquiète les consommateurs, mais aussi les informations sur l’éclatement de la bulle immobilière. La société Evergrande, avec 260 milliards de dollars de dettes problématiques, est soutenue à bout de bras par la Banque centrale pour éviter un effet domino, mais ni Fantasia, ni Sinic Holdings n’ont bénéficié de cette sollicitude. Too big to fail bien sûr… ce qui empêche le yuan de baisser, ce qui serait politiquement compliqué par rapport au dollar.

Partout, des normalisations graduelles des politiques monétaires sont à l’œuvre. Les bourses l’ont compris, passant de « l’exubérance irrationnelle » d’Alan Greenspan à une « exubérance rationnelle » qui ne tient qu’autant que les changes tiennent.

 


 

Jean-Paul Betbeze est professeur émérite à l’université Paris II et membre du Cercle des économistes.

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