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Ebola et les limites du miracle africain

EbolaL’épidémie d’Ebola révèle la situation dramatique des systèmes de santé dans les pays pauvres africains. On sait que, sans attendre un hypothétique vaccin, une prise en charge intensive axée sur la réhydratation et des analgésiques peut améliorer les chances de survie. En outre, un diagnostic rapide et la traçabilité des contacts peuvent enrayer la diffusion du virus, comme le montre l’exemple du Sénégal et du Nigeria.

Or, dans les trois pays les plus touchés, Liberia, Guinée et Sierra Leone, le système de santé est non seulement incapable de répondre à l’urgence d’Ebola mais également de traiter des maladies endémiques, pour lesquelles il existe un traitement et des mesures de prévention, comme la malaria, la diarrhée ou la tuberculose. Dans ces pays, le taux de mortalité des enfants de moins de 5 ans était en 2012 de 75 pour 1.000 au Liberia, 101 en Guinée et 182 en Sierra Leone (au lieu de 4 pour 1.000 en France). Parmi ces plus de 20.000 enfants de moins de 5 ans qui meurent chaque année, 25 % meurent de malaria, 15 % de pneumonie et 10 % de diarrhée. Les raisons ? Les dispensaires sont clairsemés et peu fournis en médicaments, les campagnes de prévention sont rares, le budget consacré à la santé est faible (8 % du budget public en Guinée) et alloué en priorité aux centres de santé urbains, au détriment des zones rurales qui concentrent les populations pauvres.

Au-delà du personnel de santé trop rare et des hôpitaux sous-équipés, ce sont les infrastructures qui sont en cause. Beaucoup de ces maladies sont transmises par de l’eau souillée. Or, moins d’un habitant sur 5 dans ces pays (1 sur 8 en Sierra Leone) a accès à des toilettes et 40 % de la population rurale n’a pas de point d’eau protégé de la contamination extérieure. L’évacuation des malades et l’acheminement de l’aide sont rendus difficiles par le mauvais état des routes.

Une cause évidente du manque d’infrastructures est l’état de développement de ces pays très pauvres, dont le revenu annuel par habitant est d’environ 400 dollars. Les troubles politiques qu’ont traversés ces pays ont également leur part : coup d’Etat militaire en 2008 en Guinée, guerres civiles jusqu’en 2002 en Sierra Leone et 2005 au Liberia. Mais la pauvreté ou la guerre civile ne sont pas seulement en cause : à niveau de PIB par tête équivalent, l’état sanitaire est meilleur au Rwanda.

En outre, ces trois pays, et particulièrement la Sierra Leone, étaient dans une trajectoire de croissance rapide depuis quelques années, portée par le secteur minier (fer ou alumine), qui représente plus de 15 % du PIB dans chacun de ces pays. Pour son développement, le secteur minier programmait des chemins de fer et des routes, et de créer des emplois dans les services et la construction. L’intégration régionale au sein de la Cedeao devait faciliter les échanges et les déplacements de population, mettre en place une stratégie concertée de construction de corridors routiers, voire à terme d’interconnexion énergétique, fondée notamment sur l’énorme potentiel de la Guinée. Il semblait que les gouvernements avaient les cartes en main pour ré-allouer leurs dépenses afin de lutter efficacement contre la pauvreté.

C’est tout ce processus qui risque d’être retardé ou renversé par l’épidémie d’Ebola et, plus largement, par les craintes qu’elle inspire. Les frontières sont fermées, les régions mises en quarantaine, les liaisons aériennes ne sont plus desservies.

Pour l’instant, les compagnies minières sont toujours là et poursuivent leurs activités. Aussi, la croissance en 2014 sera toujours positive, mais « seulement » de 2,5 % en Guinée et au Liberia, et de 8 % en Sierra Leone, selon la Banque mondiale. Les craintes sont plutôt sur 2015 : les compagnies minières vont-elles céder à la psychose ambiante et renoncer à leurs investissements ? Les ports, qui apportent le pétrole et les importations alimentaires vitales pour la population seront-ils toujours desservis ? On sait d’ores et déjà que la prochaine récolte sera compromise, faute de main-d’oeuvre et de possibilité de transport des denrées.

L’urgence, c’est de contenir l’épidémie et il faut saluer le courage du personnel médical. Il faut aussi être conscient de la vulnérabilité des pays concernés, dépendants des exportations de ressources naturelles et des importations de biens alimentaires. Enfin, il faut s’atteler aux faiblesses structurelles des systèmes sanitaires afin d’empêcher d’autres épidémies.

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