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Économie et Sécurité : un couple indissociable

Le retour de la guerre en Europe nous met à nouveau en position de réaction face à une crise grave que l’on n’a pas voulu prévoir. Et c’est ce besoin de réaction qui provoque la mobilisation des énergies, des réflexions, des débats sur ce qui compte vraiment et que l’on oublie de considérer pendant les périodes calmes. La pandémie nous avait rappelé l’importance de la sécurité sanitaire et d’une meilleure préparation aux risques associés. L’invasion de l’Ukraine nous rappelle la réalité du risque de guerre et l’importance de construire la sécurité collective au lieu de la prendre pour acquise.

Une leçon de modestie et de réalisme

C’est une leçon de modestie et de réalisme pour les économistes. Notre profession sous-estime l’importance du facteur politique et des rapports de force. Elle oublie que le cadre juridique et institutionnel dans lequel se déroulent les activités économiques en est le reflet, et ne saurait donc être considéré comme immuable ou indépendant. A force d’idéaliser le marché, on en fait un objet théorique déconnecté, alors qu’il est profondément ancré dans des réalités politiques et sociales que l’on ne peut ignorer – même si elles sont difficilement modélisables.

La mondialisation ne se réduit pas aux flux d’échanges de biens et services, de capitaux et de personnes : c’est un cadre vivant de gestion de l’interdépendance. La vision kantienne de paix perpétuelle se heurte au fait que l’interdépendance est aussi facteur de tensions et de conflits. Si l’on veut en tirer les bénéfices et en assurer la stabilité, il faut investir dans un cadre politique et de sécurité et dans sa maintenance. Cela relève de ce qu’on appelait auparavant la « grande politique ». La fin de la guerre froide a fait sauter ce cadre, il faut le reconstruire, et cela ne se fait pas spontanément en traitant les affaires courantes, ni, en l’occurrence, en réagissant aux crises que ce vide entraîne immanquablement.

« Nous aurions tort de penser que l’obstination russe en dépit du coût des sanctions serait irrationnelle »

Une autre leçon a trait à la nature de la rationalité. La rationalité des économistes prend pour acquis la nature des objectifs et intérêts poursuivis, ce qui fait apparaître la poursuite d’intérêts différents comme irrationnels. Mais la rationalité concerne d’abord l’usage de la raison. Cela ne dit rien sur les objectifs poursuivis, sur les valeurs engagées, sur les perceptions de ce qui compte et des hiérarchies associées, ni sur la façon tactique de se positionner par rapport aux réactions observées et prévues des autres parties prenantes.

L’invasion russe en Ukraine en donne un exemple : nous aurions tort de penser que l’obstination russe en dépit du coût des sanctions serait « irrationnelle ». Si l’on en croit les spécialistes de la Russie et de M. Poutine, il s’est engagé derrière des objectifs certes détestables, mais ce ne sont pas le coût des sanctions qui vont directement le faire reculer ou abandonner ses objectifs maintenant que l’action est engagée. On entre dans le domaine de la négociation. Des deux côtés, la capacité d’accepter les coûts est un élément important des positions à tenir.

Les sanctions n’en sont pas moins essentielles. D’abord parce qu’en accroissant les coûts, elles affectent le contexte des décisions à venir et sont un élément fondamental de la diplomatie. Ensuite parce qu’elles signalent de façon crédible l’importance que les pays européens et les Etats-Unis donnent à des valeurs essentielles, parce qu’ils sont prêts à en supporter les coûts. Si l’on doit négocier un cadre stratégique nouveau pour l’Europe, ces sanctions sont aujourd’hui un élément fondamental pour aborder cette discussion avec un maximum d’atouts.

 


 

Pierre Jacquet est président du Global Development Network, professeur à l’École des Ponts-ParisTech et membre du Cercle des économistes.

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