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Et si Mario Draghi prenait trop de risques ?

Et si mario draghi prenait trop de risqueLa BCE a décidé de mettre en place à partir de mars 2015 un « quantitative easing » (QE), c’est-à-dire une politique de création monétaire basée sur l’achat d’actifs financiers, essentiellement de dettes publiques. Il s’agit d’une politique de grande taille, puisque la BCE va acheter 60 milliards d’euros d’obligations, chaque mois, pendant au moins un an et demi. Cette décision a été saluée par de nombreux économistes et hommes politiques européens, leur argument étant que la BCE prend enfin la mesure de la gravité de la situation économique de la zone euro. Mais, au-delà de cette réaction « politiquement correcte » de personnes de sensibilité keynésienne traditionnelle, on a aussi entendu de nombreuses analyses beaucoup plus sévères et inquiétantes.

Elles portent d’abord sur l’inefficacité probable du QE dans la zone euro. Lorsque la Réserve fédérale met en place le QE aux Etats-Unis à la fin de 2008, elle lutte contre une crise de liquidité des banques, contre l’effondrement du marché des actions, contre le niveau extraordinairement élevé (plus de 10 %) des primes de risque sur les dettes privées. Au contraire, aujourd’hui dans la zone euro, les banques n’ont aucun problème de liquidité, la plupart des Etats de la zone euro s’endettent à 10 ans à des taux d’intérêt compris entre 0,3 et 1,6 %, les primes de risque sur les dettes des entreprises et les dettes des banques sont complètement écrasées, la valorisation des actions est parfaitement normale : qu’attendre d’une injection de liquidités si aucun agent économique n’a besoin de liquidités ?

Peut-être la BCE veut-elle obtenir une dépréciation de l’euro. Pourtant, l’inflation importée, due à la hausse des prix des importations, est détestable : c’est une inflation appauvrissante, puisque le coût des produits importés augmente, à la différence d’une inflation domestique venant par exemple de la hausse des salaires.

Non seulement les effets macroéconomiques du QE dans la zone euro sont donc faibles, voire indésirables, mais ses effets microéconomiques sont de plus très inquiétants.

Pendant des années, la BCE nous a expliqué qu’il était très important pour une banque centrale de vérifier que le risque était correctement valorisé sur les marchés financiers, avec des primes de risque correspondant bien au risque fondamental lié à la détention des actifs. Or, dès aujourd’hui, l’annonce du QE dans la zone euro conduit à des taux d’intérêt négatifs sur les dettes publiques, à la disparition absolue des primes de risque sur les dettes publiques des pays où les taux d’endettement publics sont très élevés, sur les dettes des entreprises, sur les dettes des banques.

Enfin, dernier mais non moindre des risques microéconomiques, celui d’aléa moral vis-à-vis des gouvernements de la zone euro : si, quel que soit le niveau de leur dette publique et de leur déficit public, ils se financent à des taux d’intérêt presque nuls, peut-on croire qu’ils vont essayer d’améliorer leurs finances publiques ?

Le fait que le QE dans la zone euro soit inefficace macroéconomiquement et dangereux microéconomiquement est donc clair et est certainement connu par la BCE. Pourquoi alors M. Draghi veut-il mener cette politique, qui de plus crée une tension importante avec l’Allemagne ? Quel est son vrai objectif ?

Respecter le mandat de la zone euro et ramener l’inflation au voisinage de 2 % ? L’essentiel de la baisse de l’inflation de la zone euro (-0,6 % aujourd’hui) est pourtant dû à la baisse du prix du pétrole, ce qui ne correspond absolument pas à une situation de déflation, au contraire, puisque la baisse du prix du pétrole stimule la demande.

Mettre les hommes politiques devant leurs responsabilités ? La politique monétaire étant ultra-expansionniste, l’insuffisance de la croissance ne peut venir que de celle des réformes structurelles. Mais le fait que les taux d’intérêt soient presque nuls engendre l’aléa moral évoqué plus haut.

Pis enfin, déguiser une opération de politique budgétaire (annuler les dettes) en une opération de politique monétaire (accroître l’offre de monnaie) ? Rappelons que lorsqu’une banque centrale achète la dette publique de son pays, cette dette publique est en réalité annulée : l’Etat paie les intérêts sur cette dette publique à la banque centrale, mais la banque centrale reverse ces intérêts à l’Etat. Il y a complète monétisation de cette dette et amélioration en conséquence de la solvabilité budgétaire des Etats.

Au total, l’indépendance et la crédibilité de la Banque centrale sont menacées : si elle interfère avec les politiques budgétaires, les politiques structurelles, elle doit coordonner la politique monétaire avec d’autres politiques économiques, ce qui est incompatible avec l’indépendance. Si une banque centrale mène des politiques qui se révèlent inefficaces, sa crédibilité est menacée.

 

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