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Il faut en finir avec l’envolée des dettes

Plus de 152 trillions de dollars ! Le chiffre, en tête du rapport du département des questions budgétaires du FMI publié la semaine dernière, ne pouvait manquer de retenir l’attention : il mesure l’endettement de l’ensemble des agents non financiers de la planète. Comment ne pas s’inquiéter d’un endettement qui représente plus du double du PIB mondial ? Le FMI rappelle que souvent, par le passé, des niveaux élevés d’endettement ont pesé sur la croissance, voire conduit à des crises financières. Il faut donc mettre un terme à cette montée continue de l’endettement, en particulier dans les économies émergentes. Il manque toutefois dans l’analyse du FMI une explication des raisons profondes de cette accumulation de dettes. Y voir uniquement la conséquence de politiques de facilité, utilisant ce que le Père Ubu appelait « la pompe à phynances », pour soutenir coûte que coûte l’activité laisse dans l’ombre une partie du problème.

Les 152 trillions de dollars de dettes sont en effet l’autre face de 152 trillions de dollars de créances que les agents du monde entier ont accumulés en épargnant une partie de leur revenu. Pour que la dette augmente moins, il aurait fallu que ces agents, au lieu d’accumuler des créances, décident de dépenser une part plus grande de leur revenu. Que le problème soit particulièrement aigu dans les économies émergentes, d’Asie notamment, n’a rien d’étonnant : cette région est la source d’une part toujours plus grande de l’épargne mondiale. A elle seule, la Chine dégage aujourd’hui plus de la moitié de l’épargne nette de la planète. Pour atteindre l’objectif de croissance qu’elles se sont fixé, les autorités chinoises doivent à tout prix faire que l’épargne qui n’est pas investie par ceux qui la dégagent trouve sa contrepartie dans un endettement intérieur… ou extérieur !

Le reste du monde ne laisse cependant plus guère le choix à la Chine. Les Etats-Unis, qui jusqu’à la grande crise financière étaient les emprunteurs en dernier ressort de l’économie mondiale, ont cessé de l’être : leurs ménages sont désormais massivement prêteurs nets et leurs entreprises ne sont redevenues emprunteuses que depuis quelques trimestres. Quant à la zone euro, sa contribution est pire encore : ses ménages comme ses entreprises sont source d’une demande nette de créances. Les gouvernements européens ayant, quant à eux, fait effort pour réduire le rythme de leurs émissions de dettes, la zone est désormais, comme la Chine, à la recherche d’emprunteurs. On notera d’ailleurs la critique, délicatement voilée, faite par le FMI de la politique menée ici au lendemain de la crise financière de 2008-2009 : « La politique budgétaire, et en particulier la restriction précoce mise en oeuvre par la zone euro, a pu ne pas aider à l’ajustement. » !

Si l’on veut ralentir la montée continue de l’endettement mondial sans que la croissance en souffre, il faut chercher à réduire la part dans le revenu mondial des agents qui sont les moins enclins à dépenser : cela peut passer, dans les pays où les entreprises ont beaucoup plus de profits qu’elles n’en utilisent pour investir, par une hausse plus rapide des salaires et, partout où les inégalités sont grandes, par une redistribution plus marquée des revenus entre ménages. Mais on peut aussi chercher à rendre plus constructive cette montée de l’endettement. Disposer, comme c’est le cas aujourd’hui, d’une abondance d’épargne devrait être pour l’économie mondiale une formidable opportunité. Encore faut-il, pour la saisir, mettre en place des canaux capables de mobiliser cette épargne au profit d’investissements publics et privés aujourd’hui en mal de financements. Après tout, c’est aussi ce que suggère subtilement le titre même du rapport du FMI : « Dette : à utiliser judicieusement ».

 

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