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Hommage aux comptables nationaux

Agnès Bénassy-Quéré

Agnès Bénassy-Quéré

De même que le maçon ne se déplace pas sans son fil à plomb, l’économiste a le regard rivé sur le PIB. Le PIB, au fait, qu’est-ce que c’est ? Vous savez sans doute que le Produit Intérieur Brut mesure la richesse produite par un pays pendant un trimestre ou une année. Mais comment le calcule-t-on ? Spontanément, on a envie d’additionner la production de toutes les entreprises du pays, et d’y ajouter la production des services publics. Erreur ! Si vous additionnez les productions de Michelin et de Renault, vous comptez deux fois les pneus. Bref il faut additionner non pas les productions, mais les valeurs ajoutées. Pour Michelin, c’est la valeur des pneus moins celle des matières premières et de l’énergie qu’il a fallu pour les produire ; pour Renault, c’est la valeur des voitures moins celle des milliers de composants achetés aux sous-traitants. Ainsi, on additionne non pas des pneus et des voitures, mais des pneus et des voitures sans pneus. Dans le langage des comptables nationaux, on retranche à la production les consommations intermédiaires des entreprises.

Tout cela est bien beau mais il faut savoir définir la notion de consommation intermédiaire. Pas toujours facile. Ainsi le bureau américain de statistique vient d’annoncer pour 2013 une reclassification des dépenses de recherche et développement. Comptées jusqu’ici comme des consommations intermédiaires, ces dépenses seront désormais considérées comme des investissements. Même chose pour les achats d’œuvres originales destinées à être ensuite reproduites et vendues en masse. Ces achats deviendront de l’investissement. Cela n’a l’air de rien, mais ces corrections vont conduire mécaniquement à une hausse du PIB américain de l’ordre de 3% en 2013, comme si la Belgique déménageait pour devenir le 51ème Etat américain. Ne rêvons pas : cet ajustement ne signifie aucunement une croissance réévaluée de 3 points de pourcentage. En effet, le bureau va recalculer le PIB pour les années passées. En réalité, ce changement comptable, qui répond à une évolution des standards internationaux, ne changera rien à l’économie américaine mais modifiera sa taille officielle ainsi que le poids relatif de l’investissement.

Cet épisode nous rappelle une nouvelle fois la fragilité des données de comptabilité nationale. On se souvient qu’en 2007, le Fonds monétaire international avait brutalement abaissé de 16 à 11% la part de la Chine dans le PIB mondial, simplement parce qu’il avait revu à la hausse les prix dans ce pays, ce qui avait, par un effet de bascule, abaissé son PIB en volume. On sait surtout que le PIB est une mesure biaisée de la richesse, dans la mesure où pollution et insécurité le gonflent tandis que travail domestique et bénévolat le dégonflent. Rendons pourtant hommage aux comptables nationaux qui constamment remettent en cause leurs méthodes pour donner une image plus fidèle de l’activité économique et explorer de nouvelles voies – comme par exemple le calcul d’un PIB « vert », qui tient compte de l’épuisement des ressources. Il faut quand même avoir en tête qu’il y a quelques décennies seulement, ces comptables ne savaient rien faire d’autres que de compter les moutons, et bien sûr, des impôts.

Chronique diffusée sur France Culture le 2 mai 2013

 

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