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La bourse cornerisée par le foot

bourse footAujourd’hui 12 juin 2014, je me sens obligée de vous parler de football même si ce n’est pas ma spécialité. J’imagine que vous avez consulté le pronostic de Goldman Sachs pour le match de ce soir qui est de 4 à 1 pour le Brésil contre la Croatie. La banque d’affaires s’appuie sur un modèle statistique estimé sur tous les matchs internationaux (hors rencontres amicales) depuis 1960 – une base de données de 14 000 observations. Le modèle prédit le nombre de buts marqués par chacune des deux équipes en lice en fonction de leurs performances passées et du fait de jouer ou non à domicile, avec un bonus si c’est un match de Coupe du monde (car les équipes en moyenne marquent davantage en Coupe du monde). Les buts marqués sont supposés suivre une loi de Poisson – une loi de probabilité caractérisant les événements relativement rares. Je vous livre le pronostic du modèle pour la première série de matchs de l’équipe de France : 2 à 1 contre le Honduras, 1 partout contre la Suisse et contre l’Equateur. La France aurait une probabilité de 60% de passer le premier tour, mais seulement de 13% d’arriver en demi-finale, de 3% en finale et de 0,8% de gagner la coupe du Monde. Pas terrible ! Pas comme le Brésil qui, lui, aurait une probabilité de 99% de passer le premier tour et de 49% de brandir la coupe dans un mois. Les auteurs de l’étude commentent longuement cette domination brésilienne sur la cuvée 2014, tout en rappelant qu’en 2010, l’Espagne a gagné alors que ses chances n’étaient a priori que de 16%. Mais ce qui nous intéresse aussi, c’est de comprendre pourquoi Goldman Sachs, qui n’est pas réputée pour sa fantaisie, s’intéresse soudain au foot. La raison, vous la devinez, c’est le lien avec la bourse. Selon les calculs de la banque d’affaires, les actions du pays vainqueur de la coupe du monde « surperforment » de 3,5% durant le mois qui suit la victoire, cet effet s’éteignant progressivement en trois mois. Au contraire, le vice-champion se retrouve avec des cours boursiers plombés de plus de 5% pendant trois mois. Vous qui aimez boursicoter, vous voyez ce qui vous reste à faire : « vendez » la France, mais aussi l’Argentine, l’Allemagne et l’Espagne, et « achetez » le Brésil. Mais avant de vous lancer, jetez quand même un coup d’œil à la situation économique et sociale du Brésil qui n’est pas très brillante depuis quelque temps. Je vous aurai prévenu.

Plus généralement, le foot n’est pas un placement de bon père de famille. Selon un article publié en 2008 par Michel Aglietta, Wladimir Andreff et Bastien Drut dans la Revue d’Economie Politique, les clubs de foot cotés en bourse, comme l’Olympique lyonnais ou la Juventus de Turin, voient leurs cours fluctuer très fortement au cours du temps, pour deux raisons essentielles : (1) le marché n’est pas assez liquide, c’est-à-dire qu’il n’y a pas assez de transactions, de sorte qu’une transaction isolée peut fortement affecter le cours ; (2) la valeur dite « fondamentale » d’un club est instable en raison de l’importance des actifs intangibles (la valeur marchande des joueurs et des contrats utilisant l’image du club) par rapport aux actifs tangibles (les stades) dans le bilan des clubs. Or la valorisation des actifs intangibles tend à sur-réagir aux résultats sportifs, d’où une extrême variabilité de la valeur boursière des clubs qui, à son tour, rétro-agit sur les résultats sportifs. En foot, finalement, les cours de bourse se font tout autant corneriser que les joueurs.

Chronique diffusée sur France Culture le 12 juin 2014

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