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La communauté plutôt que la zone

Agnès Bénassy-Quéré

Agnès Bénassy-Quéré

Que faites-vous de votre voiture lorsqu’elle est en panne ? Est-ce que vous l’envoyez directement à la casse, ou bien est-ce que vous appelez un garagiste ? Eh bien la question se pose pour notre monnaie : l’euro au garage ou à la casse ?

Pour répondre à cette question, il faut comprendre que la crise que nous vivons n’est pas une crise de l’euro ; c’est une crise de surendettement. Si la voiture européenne va mal, c’est avant tout parce que ses différents conducteurs ont pris le volant en situation d’ivresse. Ivresse des taux d’intérêt bas, qui ont encouragé les Etats, les banques et les particuliers à s’endetter à l’excès. Ivresse de la construction, de la finance, de l’union monétaire sans coût. Il est vrai qu’il n’y avait pas assez de gendarmes sur les routes, pas assez d’alcootests, pas de retraits de permis. La zone euro a péché par manque de vigilance.

Ce diagnostic justifie aujourd’hui une intrusion jamais vue dans les affaires des Etats en crise. On dit que les gendarmes vont par deux. Dans le cas d’espèce, ils vont par trois : Commission, BCE, FMI. Les pays sous programme reçoivent plus souvent qu’ils ne voudraient la visite de cette fameuse troïka qui leur dicte les réformes. Une mise sous tutelle mal vécue, on peut comprendre. Cette intrusion dans les affaires internes des Etats membres n’était pas prévue. Elle pose un sérieux problème de contrôle démocratique. Le Président de la Commission européenne n’est pas élu par les Européens mais désigné par leurs dirigeants nationaux. Idem pour le FMI (mais là, on a l’habitude). Quant à la BCE, on se demande ce qu’elle fait dans cette galère, puisque jusqu’à nouvel ordre, elle est en charge de la politique monétaire, non des politiques budgétaires et encore moins des réformes. Et je ne parle pas de l’Eurogroupe, qui tire les ficelles dans l’ombre.

Cette situation tricote jour après jour un antagonisme mortifère entre le Nord et le Sud de la zone euro. Elle souffle aux uns et aux autres l’envie de tout envoyer par-dessus bord et de se replier sur leur quant-à-soi. Mais il existe une autre voie. En novembre dernier, douze intellectuels allemands – les Glienicker, du nom d’un pont berlinois – ont proposé la mise en place d’un véritable pouvoir exécutif dans la zone euro, élu par le Parlement européen. Les Etats en crise n’auraient plus à faire à une troïka de fonctionnaires, mais à ce pouvoir exécutif, élu démocratiquement. L’exécutif gérerait aussi un budget qui financerait des investissements favorables à la croissance. La semaine dernière, deux réponses françaises sont arrivées, dont l’appel du groupe Eiffel pour une « Communauté politique de l’euro », signé entre autres par votre chroniqueuse. Adieu la zone, place à la Communauté. La réussite de l’euro nécessite de mettre en place un pouvoir exécutif légitime, capable de faire autre chose que d’appliquer des règles, capable aussi de protéger les citoyens contre les aléas, mieux que ne peuvent le faire des Etats ballotés par les marchés. Il s’agit pour la Communauté de l’euro d’avancer plutôt que de reculer, d’accepter de devenir une grande puissance avec sa monnaie, sa représentation extérieure, sa capacité de mener une politique économique indépendante et de peser sur les affaires du monde ; une vraie souveraineté européenne plutôt qu’une fausse souveraineté nationale. Comme quoi les souverainistes ne sont peut-être pas ceux que l’on croit.

Chronique diffusée sur France Culture le 20 février 2014

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