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La livre turque en territoire inconnu

Le 20 janvier dernier, la Banque centrale de Turquie a maintenu inchangé son principal taux directeur à 14%. Décision prise pour calmer l’inflation et après une fin d’année 2021 cauchemardesque pour la monnaie nationale et les consommateurs. Jean-Paul Betbeze revient sur les aléas de la livre turque, en pleines tensions géopolitiques dans la région.

Depuis début janvier, il faut un peu plus de 13 livres turques pour obtenir un dollar, mais pour combien de temps ? Un équilibre précaire semble en effet s’instaurer, après la fuite devant la monnaie qui avait atteint la monnaie turque : il fallait ainsi 18 livres pour un dollar le 19 décembre. La déroute était alors dans les esprits, avant les fortes interventions du président Erdogan pour la contrer. Grâce à elles, en deux jours, il ne fallait plus que 10 livres le 25 décembre ! Puis nous retrouvons les 13 actuels, comme en novembre avant la crise, mais bien loin quand même du taux de change de 8 livres pour un dollar, qui était celui de début 2021.

Une économie diversifiée dans un contexte politique et régional instable

Comment expliquer cette crise de change de décembre ? Comme toujours, c’est un phénomène auto-entretenu qui s’accélère, à partir d’un ensemble de faiblesses. L’économie turque abrite une puissante industrie, très liée à l’allemande, une activité touristique en expansion, mais touchée par le COVID-19, le tout dans un contexte politique interne et régional instable : un ensemble contrasté donc. Aussi, dès que la monnaie commence à faiblir plus nettement encore en 2021, important une inflation qui passe de 14% en janvier à 36% en décembre, les ménages sortent de la livre.

Depuis plusieurs mois, les marchés financiers ne comprenaient pas bien la politique de la banque centrale, sous contrôle du pouvoir, qui baissait les taux quand l’inflation montait. Les ménages vont alors vers le dollar, l’or, la bourse (qui passe de l’indice 1400 en novembre à 2300 mi-décembre, pour se retrouver actuellement aux alentours de 2000) et les cryptomonnaies. Même si elles ne semblent pas bien vues par les autorités, ces dernières sont utilisées comme protection. On parle notamment de Tether, une stablecoin adossée au dollar américain (plus des prêts aux entreprises)… mais qui aurait quelques problèmes juridiques aux États-Unis. Ces comportements des ménages turcs traduisent une nette nervosité et ne sont pas les seuls. En même temps que les ménages sortent de la livre, les exportateurs profitent en effet de la baisse du change pour vendre, mais tardent à rapatrier les devises.

« Bloquez vos avoirs, en pariant sur une forte baisse de l’inflation, mais ne changez pas d’avis après »

Que s’est-il passé pour contrer cette crise ? Le Président Erdogan est intervenu aux premiers jours dans les médias (contre les spéculateurs) et a pris des mesures pour inciter les ménages à figer leurs liquidités (pas celle des entreprises) pour trois mois au moins, afin qu’ils puissent bénéficier d’une compensation de la perte éventuelle de change, qui sera à la charge du trésor. Un compte presque libellé en Erdogan-dollar donc.

Sur un an, un déposant qui resterait en livres turques percevrait ainsi, en soldant son compte à terme, sa mise initiale plus un intérêt garanti à 14%, sachant que l’inflation turque est actuellement de l’ordre de 36%. Le déposant dans ce compte renonce ainsi pour un an à la liquidité, avec un risque de pouvoir d’achat : inflation sur l’année moins 14% garantis. Mais, s’il veut sortir plus tôt, il perd l’intérêt sur son placement et son éventuel gain de change. L’incitation est claire : bloquez une part de vos avoirs, en pariant sur une forte baisse de l’inflation, mais ne changez pas d’avis après ! Pour les entreprises, l’obligation leur est désormais faite de rapatrier et de convertir en devises fortes (dollar, euro…) le quart de leurs revenus, sachant que la Banque centrale examinera les achats importants de devises.

Contraindre la demande à l’intérieur sans faire peur à l’extérieur

Une dollarisation et un contrôle des changes « modérés » pour permettre une reprise par l’exportation, en contraignant fortement le pouvoir d’achat interne : c’est ce qui se joue avec la livre turque, si tout fonctionne comme prévu par le Président Erdogan. Cette méthode marie une politique monétaire interne très hétérodoxe : baisser les taux quand les prix montent, avec une politique des changes qui l’est tout autant : dollarisation partielle et blocage temporaire d’une part des liquidités des ménages, rapatriement et conversion partielle obligée des revenus à l’export.

Cette combinaison de contraintes fortes, mais limitées à certains domaines, rend compte de la nature illibérale du régime et aussi de ses faiblesses : peu de réserves de changes, beaucoup de dettes des entreprises et de l’État en dollars. Le pari est de contraindre la demande à l’intérieur sans faire peur à l’extérieur. Le taux de change aujourd’hui stabilisé de la livre turque ne nous dit pas les mouvements et interventions qui donnent ce résultat. Il faut donc suivre le change et l’inflation pour savoir si cet échafaudage tient, quand les taux américains sont à la hausse.

 


 

Jean-Paul Betbeze est membre du Cercle des économistes

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