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La plafond de l’irresponsabilité

Agnès Bénassy-Quéré

Agnès Bénassy-Quéré

Si j’ai de petits yeux ce matin, c’est que j’ai veillé hier dans l’attente d’un accord aux Etats-Unis entre Républicains et Démocrates au sujet du budget et de la dette. Bonne nouvelle : un accord a été conclu in extremis. Mauvaise nouvelle : c’est un sparadrap, et le drame risque de se rejouer après les fêtes. De quoi s’agit-il, et pourquoi en a-t-on tant parlé ?

Rappelons que deux problèmes s’additionnent aux Etats-Unis. Le premier est l’absence d’accord sur le budget fédéral, qui devait démarrer avec la nouvelle année fiscale, le 1er octobre. En France, on aurait reconduit le budget de l’an dernier. Mais aux Etats-Unis, pas de budget, pas de services publics : c’est le shutdown. Le second problème est le plafond de dette, fixé à 16 700 milliards de dollars. Ce plafond a été atteint hier. Sans relèvement de ce plafond, le Trésor américain n’aurait plus eu le droit d’emprunter sur les marchés. Il aurait pu renouveler la dette venant à échéance, mais aurait dû compter uniquement sur les recettes fiscales pour financer les dépenses. Or, malgré le shutdown, le gouvernement fédéral continue à dépenser. Seules les dépenses jugées non essentielles (environ 15% de l’ensemble) sont arrêtées. Dès lors, il n’y avait que deux possibilités pour le Trésor. Soit, il continuait à verser scrupuleusement les intérêts de la dette à ses créanciers, et il devait cesser de payer certains fournisseurs ou bien les retraites des fonctionnaires fédéraux. Soit, il cessait de payer les intérêts sur sa dette, il préservait ses fournisseurs et ses fonctionnaires mais il se mettait en défaut de paiement.

Pourquoi le monde entier a-t-il tremblé devant la perspective d’un défaut de la part de l’Etat fédéral américain ? Eh bien parce que le statut international du dollar est précisément lié à ce que les T-bonds américains – les obligations du Trésor – sont considérés comme sûrs et liquides : les institutions financières un peu partout dans le monde ont accumulé ces fameux T-bonds comme une tirelire bien pratique pour faire face aux aléas internationaux. Si l’Etat fédéral fait défaut, même temporairement, les T-bonds cesseront d’être sûrs. De nombreuses institutions voudront les vendre et leur prix s’effondrera. Comme après la faillite de Lehman Brother, les banques cesseront de se prêter entre elles de peur de ne pas récupérer leurs billes ou leurs billets, et ce d’autant plus qu’elles ne pourront plus sécuriser les prêts avec des T-bonds. La Fed volera au secours des banques aux Etats-Unis et, de manière indirecte, à l’étranger. Elle prêtera contre la mise en gage des titres de dette fédérale. Mais en absorbant cette masse de dettes douteuses, elle achèvera de semer le trouble : que penser d’un dollar désormais adossé à des milliers de milliards de créances douteuses ? Or, si le dollar s’effondre, l’euro prendra de la valeur. Ce n’est vraiment pas ce qu’on peut souhaiter à la zone euro aujourd’hui et ce ne sera pas mieux en janvier. Surtout qu’il ne faudra pas compter sur le dynamisme de l’économie américaine pour tirer nos exportations. Certains analystes calculent que le gouvernement fédéral serait obligé de contracter les dépenses de plus de 4% du PIB, ce qui ferait replonger le pays en récession.

Le scénario est tellement catastrophique que, jusqu’à ces derniers jours, personne n’y croyait vraiment. Toutefois, à l’approche de l’échéance, les étrangers ont paniqué, Chinois en tête : « on a atteint le plafond non pas de la dette, mais de l’irresponsabilité ». Aujourd’hui la catastrophe a été évitée mais le problème n’est pas résolu. T-bonds ou Tea-parties, il va falloir choisir pour de bon.

Chronique diffusée sur France culture le 16 octobre 2013

 

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