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La recette de M. Schäuble

Agnès Bénassy-Quéré

Agnès Bénassy-Quéré

Vous avez sûrement remarqué la tribune du Financial Times mardi dernier du ministre des finances allemand, Wolfgang Schäuble, intitulée « N’écoutez pas les oiseux de malheur – l’Europe est sur la bonne voie ». Traduction libre de votre chroniqueuse qui a failli s’étrangler. Le ministre y affirme que la « recette » (c’est son terme) qui a si bien réussi à l’Allemagne dans les années 2000 – réformer le marché du travail tout en consolidant les finances publiques – est en train de vaincre la crise en Europe du sud. Et de citer la réduction des déficits publics et extérieurs, l’ajustement du coût du travail, le redressement des banques et les premiers signes de fin de récession.

Conclusion de Herr Minister : 1) les réformes, ça marche ; 2) il ne faut jamais désespérer, l’Europe en est la preuve. Certes. Alors pourquoi me suis-je étranglée ? Eh bien, parce que M. Schäuble aurait quand même pu mentionner les derniers chiffres du chômage : 28% en Grèce, 26% en Espagne, 17% au Portugal et à Chypre. Et encore je ne parle pas du chômage des jeunes. Peut-on parler de succès lorsque le quart de la main d’œuvre est sans emploi ? Or ce chômage est en grande partie la cause des résultats mentionnés par le Ministre : quand l’emploi diminue, la productivité grimpe et le coût du travail s’en trouve allégé ; quand le chômage augmente, la consommation s’affaisse et les importations avec. Question : faut-il nécessairement sacrifier les travailleurs sur l’autel de la compétitivité ?

Dans une contribution récente du think tank Bruegel, Zsolt Darvas et Erkki Vihriälä s’interrogent sur les conseils prodigués par le Conseil européen aux grands pays de la zone euro dans le cadre du « Semestre européen ». Ils pointent une incohérence entre le tout et les parties. Ainsi, le Conseil recommande que la zone euro dans son ensemble redresse ses finances publiques avec prudence, en s’adaptant à l’évolution de l’activité. Mais les prescriptions pays par pays sont beaucoup plus strictes : tous doivent redresser leurs comptes publics, hormis l’Allemagne qui, ayant atteint l’équilibre, doit y rester. Additionnez les recommandations pays par pays, et vous obtiendrez une politique bien plus restrictive que ce qui est demandé à la zone dans son ensemble. Même constat pour les déséquilibres extérieurs : la recommandation générale est de réduire à la fois les déficits et les excédents. Mais dans le détail, seuls les pays en déficit sont visés. L’Allemagne, premier excédent extérieur au monde (devant la Chine), n’a pas à s’ajuster. Comprenne qui pourra.

Ces incohérences ne sont pas bénignes. Comme le concluent les auteurs, toute idée de politique budgétaire à l’échelle de la zone euro est pour l’instant vide de sens. Pourquoi est-ce grave ? Parce que la prétendue recette de Wolfgang Schäuble ne fonctionnera pas sans un peu plus de demande et d’inflation là où c’est possible, en particulier chez lui, en Allemagne. Pour redresser sa compétitivité, le Sud de l’Europe doit faire baisser ses prix par rapport au Nord. Si les prix n’augmentent pas au Nord, alors il faut une inflation négative au Sud. Cela s’appelle la déflation. La compétitivité se redresse, mais la dette devient encore plus difficile à rembourser puisque les revenus diminuent en euros courants. En bon créancier, l’Allemagne devrait comprendre que la déflation n’est pas dans son intérêt.

Chronique diffusée sur France culture le 26 septembre 2013


 

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