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Le Covid, la guerre et le commerce mondial

La guerre menée par la Russie contre l’Ukraine a déclenché une réaction en chaîne dans l’économie mondiale. La hausse des prix de l’énergie et de l’alimentaire s’est ajoutée à la crise pandémique. André Cartapanis explique pourquoi cette conjonction d’éléments est mal venue à l’heure de la nécessaire décarbonation de l’industrie, et jette un regard nouveau sur la mondialisation.

Les perspectives de l’économie mondiale se sont assombries depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, le 24 février, conduisant les économistes de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), dans un Communiqué publié le 12 avril dernier, à réévaluer leurs projections sur le commerce mondial pour les deux années à venir. De leur côté, dans un rapport publié le même jour, les économistes du Fonds monétaire international (FMI), abordent la question des effets du COVID-19 sur les chaînes de valeurs internationales et la structuration des échanges mondiaux. Dans les deux cas, l’avenir de la mondialisation est en jeu.

Un fort ralentissement du commerce mondial

L’impact économique le plus immédiat de la guerre a été une forte hausse des prix des produits de base. Car malgré leur faible part dans le commerce et la production au niveau mondial, la Russie et l’Ukraine sont des fournisseurs majeurs de produits essentiels, en particulier les céréales, l’énergie et les engrais, dont l’approvisionnement est maintenant menacé par la guerre. Les expéditions de céréales via les ports de la mer Noire ont déjà été interrompues, ce qui pourrait avoir des conséquences désastreuses pour la sécurité alimentaire dans les pays du Sud.

Selon l’OMC, le volume du commerce mondial de marchandises devrait croître de 3% en 2022 (contre 4,7% auparavant) et de 3,4% en 2023, mais ces chiffres pourraient être revus à la baisse en raison de l’incertitude quant à l’issue du conflit. Le commerce des services sera également affecté par le conflit en Ukraine, tant du côté du transport de conteneurs qu’en matière de transport de passagers par voie aérienne.

Et la guerre n’est pas le seul facteur qui pèse sur le commerce mondial. Les confinements en Chine, destinés à empêcher la propagation de la COVID-19, perturbent de nouveau le commerce maritime, à un moment où les pressions dans les chaînes d’approvisionnement semblaient s’atténuer. Cela pourrait conduire à de nouvelles pénuries d’intrants manufacturiers. Indépendamment des dommages matériels, de l’ampleur du nombre de victimes et de l’horreur des souffrances humaines, c’est toute l’économie mondiale qui est menacée par le conflit.

Le COVID-19 et les chaînes de valeurs internationales

Au cours de la pandémie, le commerce international s’est avéré plus résilient qu’à l’occasion de la « Grande crise financière », il y a plus de douze ans. Les échanges ont chuté dès le deuxième trimestre 2020, avant de rebondir au niveau de 2019 en fin d’année même si la dépression ayant touché les services a été plus sévère. Selon les types de confinements, les effets ont différé. L’incidence a été la plus forte dans les secteurs les plus insérés dans les chaînes de valeurs mondiales en créant des goulots d’étranglement en aval des filières de production. Dans le domaine du bois ou des puces électroniques, les restrictions d’approvisionnement persistent encore aujourd’hui.

Démondialisation ou nouvelle globalisation ?

Ces deux chocs, d’ordre géopolitique et militaire, et de caractère pandémique, sont révélateurs de l’exposition induite par la globalisation à des « chocs globaux exogènes » de vaste ampleur et s’y ajouteront inéluctablement le « choc lent » des conversions énergétiques et l’impératif de décarbonation des productions et des flux internationaux.

D’où les deux attitudes possibles qui transparaissent, en filigrane, dans les débats entamés à l’occasion de la campagne présidentielle en France. D’un côté, les populistes de tous bords qui privilégient une sorte de démondialisation et qui optent en faveur d’un repli, plus nationaliste que patriotique, sous la forme du protectionnisme, de la préférence nationale… D’un autre côté, l’option d’une nouvelle mondialisation, s’appuyant à nouveau sur les avantages issus des coûts comparatifs, des économies d’échelle ou d’agglomération, mais en assurant une diversification et une régionalisation accrues des chaînes de transformation, et en superposant de nouvelles contraintes, de nouveaux critères de décision (résilience, indépendance stratégique, sécurité alimentaire ou technologique) et de nouveaux instruments de gouvernance des échanges, au plan européen ou dans le cadre de l’OMC.

Les deux attitudes ont du sens et relèvent de nombreux critères, de caractère économique ou géopolitique : productivité, croissance, salaires et pouvoir d’achat, qualité des emplois, soutenabilité environnementale, inclusivité sociale, souveraineté, vulnérabilité aux chocs… Il n’est pas sûr que les débats tronqués ou les affichages idéologiques de la campagne présidentielle aient réellement contribué à une perception éclairée des Français à ce sujet.

 


 

André Cartapanis, membre du Cercle des économistes et professeur d’Economie à Sciences Po Aix-en-Provence

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