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Le salaire de la dinde

Agnès Bénassy-Quéré

Agnès Bénassy-Quéré

Par temps de crise, et même pour la dinde de Noël, il ne faut pas s’attendre à une envolée du pouvoir d’achat. En début de semaine, le ministre du travail Michel Sapin a annoncé qu’il n’y aurait pas de « coup de pouce » sur le SMIC : le 1er janvier, le salaire minimum augmentera de 1,1% ce qui correspond à la nouvelle règle de revalorisation par rapport à l’inflation. Le gain de pouvoir d’achat sera donc très limité. Le ministre a suivi la recommandation du groupe d’experts indépendants sur le SMIC, lequel a recommandé fin novembre de s’abstenir de tout coup de pouce afin de ne pas dégrader encore un peu plus la situation de l’emploi.

Pour l’ensemble des travailleurs, le gain de pouvoir d’achat enregistré sur un an est de 0,9% en moyenne. Bien que modeste, cette hausse n’est pas adéquate par temps de crise. Dans une économie en croissance, les entreprises relèvent régulièrement les salaires en raison des gains de productivité : si chaque heure travaillée produit une valeur ajoutée en hausse, alors les salariés sont en droit de réclamer une rémunération plus élevée. Mais ce n’est pas du tout la situation actuellement. La croissance est en berne ; la productivité à l’arrêt. Pour distribuer plus de salaires, les entreprises puisent dans leurs marges. Ou bien, elles réduisent leurs effectifs pour se concentrer sur leurs activités les plus rentables. Est-ce vraiment ce que nous voulons ? Dans une note datée d’avril 2013, le Conseil d’analyse économique pointait la responsabilité des partenaires sociaux dans ce choix implicite en faveur des rémunérations, au détriment de l’emploi. On pourrait ajouter que les hausses de salaires sont en train de grignoter les bienfaits du Crédit d’impôt compétitivité emploi mis en place cette année, dont le but était (comme son nom l’indique) d’élever la compétitivité et l’emploi, non les rémunérations.

Certains contesteront cette analyse, soulignant que les hausses de revenus soutiennent la demande et donc l’activité et l’emploi. Exact, sauf que ce qui compte, c’est le total des rémunérations – y compris celles des chômeurs. Ainsi, relever les salaires de 1% et simultanément licencier 1% des travailleurs ne rapporte rien au niveau agrégé (et cela accroît les inégalités). Vous me direz que les chômeurs sont indemnisés. Certes, mais c’est avec l’argent des travailleurs en emploi, donc au total on ne gagne rien. Et puis, la demande ne se limite pas à la consommation. Il nous faudrait aussi de l’investissement, donc des marges du côté des entreprises.

Pendant ce temps, l’Espagne récupère à vive allure sa compétitivité perdue, en grande partie grâce à ses gains de productivité. Après l’Allemagne, c’est l’Espagne qui va nous concurrencer. Pour sortir par le haut de cette ornière, il faudrait faire de la productivité – seule source d’enrichissement durable – une cause nationale. Cela concerne tous les secteurs, de la construction aux nouvelles technologies en passant par la distribution, les transports et les professions réglementées. Un effort sur la formation, l’innovation, l’organisation du travail. Mais pour Noël, allez, on va s’accorder une pause. La dinde aura encore droit à ses 3h de cuisson.

Chronique diffusée sur France Culture le 19 décembre 2013

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