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L’économie, arme de dissuasion massive ?

Face à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’énergie va rester la mère des batailles économiques. Les sanctions envers la Russie accentuent les tendances antérieures d’augmentation des prix du pétrole et du gaz. Si l’on y ajoute la dérive des prix alimentaires, l’inflation, déjà notable avant l’Ukraine, va aller crescendo partout dans le monde. Il y a là une arme de destruction massive de pouvoir d’achat, de fabrication de pauvreté et d’inégalités.

La question du pouvoir d’achat va devenir encore plus prégnante. Atténuer, sans pouvoir les annuler, les effets de retour des sanctions, telle est l’ambition du plan français et peut-être européen de « résilience ». En Russie, le mouvement est accentué par la débâcle du rouble. La situation économique et sociale russe pourrait rapidement échapper à Vladimir Poutine, avec une dérive des prix rappelant le début de la transition vers le marché entre 1992 et 1995.

La Russie peut-elle tirer profit des sanctions ?

Les chocs énergétique, alimentaire… sont partiellement symétriques. Les pays émetteurs des sanctions (dont l’Europe) y sont exposés aussi par un effet boomerang accentué par la mondialisation. Ce qui n’empêche pas la coexistence de gagnants et de perdants. Sous cet angle, la Russie va profiter directement de la hausse du pétrole et du gaz, sauf si les sanctions réduisent drastiquement les volumes exportés par elle. Si, en revanche, elle compense avec la Chine, l’Inde et d’autres pays ce qu’elle va perdre du côté des pays occidentaux, elle pourrait surfer sur une partie des sanctions…

Le redéploiement des flux commerciaux prend du temps, beaucoup plus que celui des flux de capitaux. Nos mix énergétiques ne peuvent pas changer en quelques mois. L’Allemagne ne va pas corriger vite sa dépendance vis-à-vis du gaz russe par l’essor des énergies renouvelables, de même que la France ne va pas rapidement réduire la sienne avec le renforcement du nucléaire. Les effets de substitution mettent du temps à se déployer.

L’étau militaire est implacable. L’étau économique et financier l’est-il autant ? Cette fois-ci, à la différence de 2014, la panoplie des sanctions envers la Russie est impressionnante, allant jusqu’au gel des avoirs de la banque centrale russe à l’extérieur. Elles vont forcément « mordre ».

Exploiter la fragile convergence Chine-Russie

L’efficacité ne sera pas totale, pour plusieurs raisons. D’abord, la conscience des effets de feedback a conduit à organiser des trous dans la raquette. Ainsi, la Sberbank, première banque russe, et Gazprombank ne sont pas « débranchées » de Swift , réseau des transactions interbancaires, afin de régler les livraisons d’hydrocarbures russes. C’est le résultat d’un arbitrage délicat pour nous. Par ailleurs, les échappatoires sont démultipliées par les nouvelles technologies (recours aux cryptomonnaies pour éviter le dollar, l’euro, etc.).

Enfin, le principal contournement peut provenir du redéploiement géopolitique de la Russie. Vers l’Asie, certains pays amis au Moyen-Orient et en Afrique,… La position de la Chine sera cruciale. La vigueur du conflit commercial avec les Etats-Unis et certains intérêts de court terme poussent les Chinois vers une neutralité bienveillante à l’égard de Poutine. Une convergence fragile, comme on le voit déjà. A nous, pays du G7 et de l’UE, de savoir exploiter une telle fragilité.

 


 

Christian de Boissieu est vice-président du Cercle des économistes.

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