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Les conséquences de l’invasion de l’Ukraine sur les pays émergents et en développement

L’invasion de l’Ukraine par la Russie a été un coup de tonnerre pour l’Europe, le retour de la guerre à nos portes

Mais au-delà de l’Europe, d’autres pays en subissent les conséquences et ce ne sont pas forcément ceux auxquels on s’attend.

L’effet direct et de court terme de l’invasion de l’Ukraine est la disparition brutale de l’Ukraine des échanges mondiaux du fait de la guerre et de la perte d’accès aux ports de la Mer Noire. Or l’Ukraine est un exportateur important de blé et d’huiles végétales, à destination de pays africains et du Moyen-Orient. Pour certains d’entre eux (comme l’Irak, Oman ou le Qatar), l’Ukraine représente plus du quart des importations de ces produits. L’Ukraine est également un fournisseur régulier du Programme alimentaire mondial (PAM) : or la demande d’aide alimentaire va augmenter dans le monde alors même que l’offre se tarit – même si les interventions du PAM ont récemment évolué de la distribution de nourriture vers des transferts monétaires intégrés dans une approche de développement social.

Les effets de la mise hors circuit de l’Ukraine se feront surtout sentir à partir de cet été, lorsque manqueront les prochaines récoltes qui n’auront pu être semées.

Le point de basculement, c’est si la Russie est mise au ban des nations

Le poids de la Russie en matière d’exportations, c’est dix fois celui de l’Ukraine : 50% de plus en ce qui concerne les biens alimentaires ; 5 fois plus pour les produits industriels hors énergie. La Russie représente plus d’un tiers des importations alimentaires de pays dans sa zone d’influence d’Asie Centrale comme l’Arménie ou le Kazakhstan, mais aussi dans des pays africains comme l’Égypte, le Cameroun, le Kenya ou la Tanzanie et de pays asiatiques comme le Bangladesh et l’Iran.

A cela s’ajoute le renchérissement du prix de l’énergie, qui impacte le prix des engrais et le coût du transport des denrées. Le prix de l’énergie est aussi un élément de l’arbitrage des investisseurs et des gros producteurs, entre mises en cultures pour l’alimentation humaine ou animale ou pour les biocarburants.

En conséquence, la pauvreté et l’insécurité alimentaire vont très probablement augmenter dans le monde dans le courant de l’année. A moyen terme, il serait possible que d’autres pays producteurs de pétrole ou de céréales prennent le relais, comme le Canada, les États-Unis, l’Argentine ou le Brésil. Cependant, cela risque d’être insuffisant pour compenser la disparition de la Russie et de l’Ukraine sur les marchés mondiaux. Face à cette situation, augmenter les stocks et, pour les pays producteurs, interdire les exportations afin d’assurer l’autosuffisance nationale, sont de mauvaises réponses qui ne feraient qu’accroître la pression sur les prix internationaux.

Les bonnes solutions existent mais elles requièrent de l’audace

On sait que la moitié des terres agricoles mondiales (incluant les prairies) servent à l’alimentation animale, dont un tiers pourrait être convertie pour d’autres cultures. On sait aussi que, bien qu’exportatrice nette de produits agro-industriels, l’Union européenne augmente ses importations de soja et d’huile de palme, et de ce fait, son usage des terres …à l’étranger. La crise actuelle pourrait nous inciter à sauter le pas et changer nos modes de vie : réduire non seulement notre recours à l’énergie fossile mais aussi notre consommation de viande, afin de libérer de la terre pour l’alimentation humaine, non seulement en Europe mais aussi en Amérique latine.

 


 

Akiko Suwa-Eisenmann, membre du Comité directeur du Panel d’Experts de haut niveau auprès des Nations Unies pour la sécurité alimentaire et membre du Cercle des économistes

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