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L’éternel débat croissance, décroissance

La croissance fait aujourd’hui l’objet d’un débat aussi central que passionné, qui déborde le domaine des économistes pour s’inviter au cœur des sciences sociales, du politique, de l’entreprise, de tous ceux qui, dans cette période difficile, s’interrogent sur leur avenir. Mais tout cela ne date pas d’aujourd’hui. Déjà, dans les années 1970, les rédacteurs du rapport Meadows ou Ivan Illich dénonçaient les dangers mortifères de cette religion de la croissance, pour la planète comme pour la civilisation humaine. Mais il y avait également Jacques Ellul, Cornelius Castoriadis et tant d’autres… Cette dénonciation prenait d’autant plus de force qu’elle s’appuyait sur bien d’autres refus, à commencer par celui du rôle central du travail dans les sociétés

2,5 milliards d’humains en plus dans 30 ans

La question fondamentale reste néanmoins de faire vivre dans les décennies à venir une population qui ne cesse de croître et de trouver les moyens comme on le constate aujourd’hui, de chercher du travail sans être arraché à son lieu de vie. C’est la raison pour laquelle on ne peut raisonnablement penser que la croissance doit disparaître, mais les conditions dans lesquelles elle doit se développer de manière soutenable et pérenne seront très différentes de celles que nous connaissons aujourd’hui.

Rappelons-le, la croissance à venir ne peut être une simple reconduction de ce que nous avons connu durant ces dernières décennies et ce pour deux raisons.

Premièrement, la France, actuellement une bonne élève en termes d’émissions de GES, doit néanmoins diviser ses rejets par six d’ici 2050, ce qui est un défi considérable. La sobriété doit bien sûr être recherchée, mais ne suffira pas. Un plan d’investissement massif, de 45 milliards d’euros supplémentaires par an durant les 30 prochaines années, s’impose mais qui la financera ? Vraisemblablement les ménages, alors que ce plan de l’offre doit être accompagné par la demande, celle d’une consommation adaptée et renforcée…

Et puis, seconde condition, cette décroissance doit se fonder sur quelques répartitions-clés. Tout d’abord, la répartition des revenus entre profits et salaires, la plus classique pour les économistes, doit être rééquilibrée pour trouver un équilibre satisfaisant entre offre et demande. Mais simplement ça ne suffit pas. Nous vivons avec l’illusion que l’innovation résoudra tous nos problèmes.

Vers de nouvelles répartitions

Or, la répartition des investissements entre ceux d’expansion et ceux de rationalisation est majeure pour l’emploi. Les premiers permettent de diffuser de nouveaux biens et services tout en créant des emplois, quand les seconds rationalisent les processus de production et cela évidemment en supprimant des emplois…

Quant à la répartition des revenus en faveur des jeunes, elle est évidemment une priorité, tant financière que sur le plan de la formation. Après 50 ans de sacrifice de ces jeunes générations, il y a urgence à augmenter leur niveau de vie, à former les « décrocheurs » et à sortir bon nombre d’entre eux du chômage.

Enfin, la répartition des qualifications s’est faite au détriment des qualifications moyennes et en faveur des faibles et hautes qualifications, créant une angoisse du déclassement pour la classe moyenne. Une conclusion s’impose sur l’exigence de la formation tout au long de la vie, avec pour ambition de redonner vie à l’ascenseur social.

Face à la violence des temps, seule cette audace d’une croissance partagée, visant le bien-être, et fondée sur de nouvelles répartitions, peut inspirer une croissance pérenne et inclusive.

 


 

Jean-Hervé Lorenzi, Président des Rencontres Economiques d’Aix-en-Provence, membre du Cercle des économistes et Alain Villemeur, Directeur scientifique de la Chaire TDTE. Auteurs de La Grande Rupture, Réconcilier Keynes et Schumpeter, Odile Jacob, 2021.

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