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Moins carbonée, l’Europe sera plus souveraine

Le monde aura affronté deux crises « centennales » en une douzaine d’années, produisant des turbulences qui n’ont pas épargné l’Europe. Logiquement, la crise en cours est venue fonder des attentes de « souveraineté industrielle » de toutes parts. Ce qui suppose de déterminer les orientations susceptibles de renforcer la capacité collective à affronter de prochains chocs.

Ces priorités sont évidentes s’il s’agit des produits et équipements médicaux… mais plus difficiles à étayer au-delà : pouvons-nous, pour être « souverains », envisager de produire en Europe tous les biens contenus dans les porte-conteneurs qui traversent le canal de Suez ? Certes, non.

Dès lors qu’il faut une boussole, observons que le déploiement des technologies « bas carbone » – celles qui sont au coeur du « Pacte Vert » (renouvelables, efficacité énergétique, hydrogène, véhicules électriques, …) – est l’antidote à une gamme assez large de menaces pour l’Europe, et permettrait de renforcer même son attractivité .

Pollutions de l’air

Premièrement, à la fin des années 2010, l’Europe importait 90 % de son pétrole, 75 % de son gaz et 40 % de son charbon, avec une facture de l’ordre de 1 milliard d’euros par jour. Cette dépendance croîtra mécaniquement (par exemple avec la fin du gaz aux Pays-Bas), laissant l’Europe sous la menace de tensions avec la Russie, de conflits dans le détroit d’Ormuz…

Et, même hors de périodes conflictuelles, l’Europe restera « price taker » : dans les années à venir, le cours de l’or noir pourrait rester sous les 50 dollars, aussi bien que dépasser sensiblement les 100 dollars, sans aucune prise de l’Union européenne (et avec un impact potentiel de + ou – 1 % du PIB pour la France, par exemple). L’Europe doit acter que le pouvoir sur les marchés d’énergies fossiles est triangulaire (Ryad-Moscou-Washington) et que les filières qui réduiront sa dépendance au pétrole sont les seuls instruments de couverture contre les risques de cette dépendance.

La réduction de l’usage des fossiles dégagera des bénéfices environnementaux très puissants.

Deuxièmement, la réduction de l’usage des fossiles dégagera des bénéfices environnementaux très puissants : l’OCDE a calculé que la (trop) lente amélioration de la qualité de l’air en Europe depuis 2000 explique néanmoins 15 % de la croissance du PIB sur la période. Rappelons que les pollutions de l’air ont été à l’origine de près de 400.000 décès par an en Europe, selon l’Agence européenne de l’environnement, durant les années 2010 ; une mortalité qu’il sera plus encore difficile d’occulter après la crise du Covid-19.

Les coûts pour la collectivité européenne sont supérieurs à 5 % de PIB, selon l’Organisation mondiale de la santé, ce qui donne une idée de gains potentiels à développer des technologies moins délétères pour la santé humaine et la biodiversité que les énergies fossiles.

Zone « zéro carbone »

Enfin, l’Europe pourrait fonder une attractivité nouvelle sur sa détermination à être une zone « zéro carbone » en 2050. Jusqu’alors, la crainte a été celle des « fuites de carbone ». Mais, dans de nombreux secteurs, des entreprises s’imposent également des stratégies de décarbonation qui devront aboutir en 2050 (y compris certaines majors pétrolières) , voire bien avant (certains acteurs du numérique). S’il est, certes, trop tôt pour jauger de la réalité de ces engagements, l’Europe ne doit pas négliger sa capacité à attirer des productions industrielles à la recherche d’une électricité propre ou de chaînes logistiques vertes.

Et, quoi qu’il en soit, il fait peu de doute que l’Europe gagnera en souveraineté, face à de prochains chocs, si elle est plus avancée sur la voie d’une société décarbonée.

 

Patrice Geoffron, professeur à l’université Paris-Dauphine, est membre du Cercle des économistes.

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