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Comment orienter l’épargne vers l’investissement en Europe ?

15abb79990c0a456bfb84b6a60c679dd-627x316Cet été, le gouvernement ne touchera pas au taux de rémunération du Livret A et des autres livrets défiscalisés. Sur le fond, se pose la question de la politique du crédit pour les Français. André Cartapanis explique pourquoi une meilleure orientation de l’épargne ne relève pas uniquement de la mécanique financière.

Une sortie de crise en Europe, de nature à résorber le chômage de masse (encore supérieur à 10% dans la zone euro), exige un redémarrage de l’investissement productif. Au-delà d’un soutien de la demande globale, celui-ci est en effet une condition nécessaire si l’on veut atteindre une croissance soutenue et soutenable grâce à de nouveaux gains de productivité permettant de retrouver un trend élevé de croissance potentielle.

Or, l’investissement des entreprises, certes en progrès depuis un an, n’a pas retrouvé ses niveaux d’avant-crise alors que les sources de financement sont particulièrement abondantes et que les taux d’intérêt sont parmi les plus bas que l’on ait enregistrés depuis plusieurs décennies. Malgré un coût du capital particulièrement bas, les investisseurs privilégient les obligations publiques, les placements « sans risques », malgré des rendements bien souvent négatifs.

Comment expliquer un tel paradoxe ? Tout simplement par le manque de confiance en l’avenir et l’incertitude quant à la dynamique macroéconomique à court ou à moyen terme, surtout dans la zone euro. Le Brexit, les tensions géopolitiques au Moyen-Orient, le terrorisme, la montée des populismes… tout ceci n’incite guère aux paris industriels et à des investissements élevés dans la sphère réelle.

Or, nous savons depuis les années 1930 et les enseignements de Keynes que les économies de marché sont incapables de s’extraire de façon endogène d’une telle configuration. Mieux orienter l’épargne et le crédit vers l’investissement n’est donc pas une affaire de « tuyauterie financière » ou d’efficience des marchés financiers. C’est d’abord une question macroéconomique.

Si les banques centrales, depuis la crise, ont « fait le job », en injectant plusieurs milliers de milliards de dollars ou d’euros auprès des intermédiaires bancaires, les politiques monétaires non-conventionnelles ont atteint leurs limites et contribuent plus à l’émergence de nouvelles bulles sur les marchés d’actifs qu’au soutien de la croissance ou à la relance de l’inflation, pourtant nécessaires en phase de désendettement.

Chez certains agents économiques, le désendettement réduit mécaniquement la dépense et la déflation latente accentue le poids réel de la dette résiduelle, surtout si on évalue sa soutenabilité en fonction du potentiel de croissance future. Chez d’autres, l’opacité de l’avenir et l’aversion au risque inhibent la demande de crédit, malgré les taux zéro. L’incitation accrue à l’épargne contribue à l’offre excédentaire de biens et déprime l’investissement.

Le relâchement des disciplines salariales, l’allégement provisoire des politiques d’ajustement budgétaire des Etats, couplés à un choc d’investissement public à l’échelle de l’Union, mais d’une autre ampleur que les ambitions réduites du plan Juncker, semblent seuls à même de modifier le climat des affaires, d’accroître la rentabilité anticipée du capital et d’accélérer la reprise de l’investissement dans la zone euro.

Ce sont les pays qui dégagent d’énormes excédents de balances des paiements courants (l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Irlande, l’Autriche) à cause d’un excès de l’épargne sur l’investissement, qui doivent montrer l’exemple, faute de quoi les prochaines échéances électorales, en France, en Allemagne, en Espagne, en Italie, pourraient bien crédibiliser le mur aux alouettes du Brexit, et induire une désagrégation de la zone euro.

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