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Patrice Geoffron : « La sobriété énergétique est une manière efficace de résister »


Cet entretien est publié dans le cadre de l’opération « Relançons le débat économique »

 

Guerre en Ukraine, dérèglement climatique : les crises viennent nous rappeler l’urgence d’opérer la transition énergétique. Celle-ci demandera des efforts colossaux, à la fois industriels, techniques et politiques. Concrètement, que proposent les candidats à l’élection ? Ont-ils une stratégie claire et réaliste en la matière ? Pour éclairer le débat, Patrice Geoffron est l’invité d’Où va l’éco ?. L’occasion de revenir avec lui sur quelques uns des enseignements de sa dernière note : « Décarbonation : comment réagir aux crises en cours ? ».

Cette note tombe à point nommé avec la guerre que mène la Russie à l’Ukraine. Qu’avez-vous voulu mettre en avant ?

L’objectif de cette note est double. Elle avait vocation, dans le cadre des réflexions du Cercle des économistes avant l’élection présidentielle, à se préoccuper d’énergie, d’environnement, de changement climatique. Évidemment, le contexte lui donne une dimension spécifique. Dans le titre de cette note, il est question de crises, au pluriel. L’idée était, « au sortir » d’une crise sanitaire à laquelle s’ajoute une crise géostratégique, d’essayer d’en comprendre les effets sur l’approvisionnement énergétique des Européens et sur leurs ambitions en termes environnementaux, qui sont élevées. Rappelons qu’il s’agit, d’ici 2030, de réduire les émissions de gaz à effet de serre de 55%. 

Que faire, à court terme, face à cette évolution de la situation ?

Un audit s’impose. Le principe de base, en Europe, est que chacun est maître chez soi en matière énergétique. Cela prévaut depuis le le Traité de Rome. Évidemment, des objectifs communs existent, mais de fait, chacun détermine son mix énergétique. La situation dans laquelle nous sommes conduit à s’interroger sur l’origine de nos approvisionnements et sur leur sécurité. Elle conduit non pas à remettre en question mais à adapter dans l’urgence ce modèle. On le voit, par exemple, sur un aspect en discussion à Bruxelles, qui devrait être précisé au mois de mai : l’idée d’un “acheteur unique”. Elle devrait conduire les Européens à acheter en commun du gaz, ce qui est très différent de ce qu’étaient les pratiques jusqu’alors. 

Avant que la guerre n’éclate, la crise sanitaire avait déjà soulevé la problématique énergétique. La sécurité de nos approvisionnements a-t-elle été suffisamment prise en compte par nos dirigeants et les différents acteurs économiques ?

Cela dépend de quel dirigeant il est question. Du côté français, on peut considérer que la dépendance à l’égard de la Russie est assez limitée, puisque moins de 20% du gaz qui est brûlé en France provient de Russie. Mais au niveau européen, la situation est très contrastée avec en moyenne 40% des consommations européennes de gaz qui viennent de Russie, et jusqu’à 100% dans certains pays à l’Est. Au cœur de tout ça, il y a deux préoccupations spécifiques, eu égard à leur poids économique, avec l’Allemagne et l’Italie qui sont très dépendantes du gaz russe. La manière d’apprécier la sécurité d’approvisionnement a donc été appréciée très différemment en Europe. 

L’Europe et la France font-elle face à un « mur » aujourd’hui ?

Considérons plutôt une vague, qui avait commencé à monter avant le début du conflit. Entre le début et la fin de l’année 2021, le prix du gaz a augmenté d’environ 500% et celui du pétrole de 100%. Pour le charbon, l’augmentation des prix est très au-delà de ce qu’on avait pu anticiper dans le cadre d’un rebond en sortie de crise sanitaire.

Ce mur s’apprécie également eu égard à l’ensemble de nos dépendances. On observe une dépendance de 25% vis-à-vis du pétrole et plus encore du côté des produits raffinés comme le diesel, qui est une préoccupation singulière dans le cas de la France, qui dépend beaucoup du diesel pour ses consommations de mobilité. Et puis, on en parle trop peu, près de 50% du charbon brûlé en Europe vient de Russie également. Il y a donc une triple dépendance en matière d’énergies fossiles, avec une augmentation des prix qui montre la pression qu’exerce cette vague. 

Donc cette situation va impacter financièrement la manière dont on va résoudre la transition énergétique. Comment faire et, surtout, à quel coût ?

Nous avons importé près de 150 milliards de mètres cubes de gaz de Russie en 2021. Il faut réduire cette dépendance d’ici l’hiver prochain et en sortir à un horizon un peu plus lointain. Il y a trois leviers pour cela. Le premier, c’est de trouver du gaz ailleurs, ce qui est assez compliqué – les tuyaux qui acheminent le gaz sont quasiment saturés. Il ne reste que quelques marges de manœuvre du côté de l’Algérie. Deuxième levier : trouver du gaz liquéfié. Il est possible de trouver des fournisseurs, mais d’un point de vue technique, c’est assez compliqué. Joe Biden a promis d’acheminer 15 milliards de mètres cubes de plus en 2022, à comparer aux 150 milliards de mètres cubes qui proviennent de Russie. En cumulant l’ensemble de ces leviers, nous pourrions économiser à peu près un tiers du gaz. 

Il existe d’autres leviers. Par exemple, développer d’autres manières de produire de l’énergie, et notamment de l’électricité, grâce aux renouvelables. Mais d’ici l’hiver prochain, les marges de manœuvre sont assez limitées. Viennent ensuite des gains d’efficacité, en améliorant l’efficacité thermique des logements. À court terme, c’est là encore assez compliqué. Il va donc falloir se préoccuper de sobriété. Des efforts doivent être faits dans la réduction de nos consommations, dont on a perdu l’habitude depuis quelques décennies. Il va falloir se mobiliser en Europe, en considérant que c’est une manière assez efficace de résister dans ce contexte très complexe. 

Tout cela va supposer aussi d’activer des mesures de politiques publiques différentes. Nous sommes protégés à l’heure actuelle par des boucliers tarifaires sur le pétrole, sur l’électricité et sur le gaz. Elles ont un coût extrêmement élevé, qui approche déjà 30 milliards de euros. Il faudra concentrer l’effort sur les ménages et les entreprises qui subissent l’impact le plus direct et ont le plus de difficultés à s’adapter. Il faut également réfléchir à une fiscalité plus modulaire, qui permette d’absorber les chocs plutôt que de les renforcer. A l’heure actuelle, la TVA vient renforcer les chocs lorsque le prix du baril ou le prix du gaz augmentent. Cela pose évidemment un problème d’acceptabilité.

Terminons sur une note positive. Les circonstances actuelles vont nous conduire à accélérer de manière déterminée la feuille de route européenne, à savoir réduire très considérablement nos émissions de gaz à effet de serre durant cette décennie. 

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