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Patrick Artus : « Le prochain président de la République héritera d’une situation où la crise sociale menace »


Cet entretien est publié dans le cadre de l’opération « Relançons le débat économique »


Avant de voir dans les détails quelques-unes de vos propositions, peut-il y avoir consensus entre les économistes sur les choix de de politiques économiques qui s’imposent ?

Il y a, sur certains points, des divergences, comme sur la politique de bas salaires. Ce sujet, clairement, ne fait pas l’objet d’un consensus : certains économistes appellent à une hausse rapide des bas salaires, d’autres pensent que ce serait trop dangereux en termes d’emploi. Mais il y a quand même, sur de grands aspects de la politique économique, des consensus qui se sont formés. On peut citer deux exemples. Le premier, c’est sur la nécessité de la réindustrialisation. Il y a un consensus assez large sur le fait que ne pas avoir d’industrie crée de mauvais emplois, des problèmes d’inégalités ou de dépendance extérieure. Le second exemple, c’est celui des compétences. La quasi-totalité de mes collègues économistes pense qu’un des problèmes centraux de la France, qui tire beaucoup d’autres sujets, c’est celui du mauvais niveau des compétences des jeunes, des adultes, etc.

Concrètement, sur quoi doit reposer un programme de politique économique ? Des idées, des convictions… et une grande dose de réalisme ?

Aujourd’hui, un programme de politique économique doit apporter des réponses sur les questions qui font l’objet des interrogations des Français. Quand vous regardez les sondages, vous voyez que les Français sont concentrés sur un certain nombre de questions, qui sont celles dont les économistes se saisissent, et dont les politiques devraient se saisir.

La question du pouvoir d’achat, par exemple, est absolument centrale. Les Français modestes sont « agressés” par la hausse des prix de l’énergie, de l’alimentation et du coût du logement, par le fait que leur épargne est très mal rémunérée par rapport à l’inflation. Dans le futur, ils le seront encore plus par la poursuite de la hausse des prix de l’énergie avec la transition énergétique, par le fait que les voitures vont devenir un bien de luxe… Les candidats doivent nous dire ce qu’ils comptent faire pour soutenir le pouvoir d’achat des Français. Faut-il augmenter les transferts publics ? Faut-il se concentrer sur les Français les plus pauvres ? Faut-il augmenter les bas salaires, le SMIC par exemple, ce qu’on a refusé de faire au-delà de l’inflation depuis plusieurs années ? Ce débat sur le pouvoir d’achat est absolument central.

Dans le cadre de l’opération “Relançons le débat économique”, vous publiez une note intitulée « Sur quelles questions faut-il construire un programme économique ?”. Quelles sont celles qui vous semblent prioritaires ?

Le prochain président va hériter d’une situation où la crise sociale menace. Quand vous cumulez les questions d’alimentation, d’énergie, de logement, de transport, vous constatez un problème massif de pouvoir d’achat pour les Français les plus modestes. Il va falloir proposer des solutions.

Il y a aussi évidemment la question de la trajectoire des finances publiques. Nous sommes dans une situation où l’on a besoin de beaucoup de dépenses publiques, avec la guerre en Ukraine, mais au-delà, parce qu’il faut soutenir les ménages, soutenir les entreprises, réindustrialiser, financer la transition énergétique, augmenter les dépenses de santé, d’éducation, de recherche… Pourtant, les finances publiques sont en mauvais état. Comment fera-t-on lorsque les règles budgétaires feront leur retour en Europe. ? Les programmes des candidats sont assez incertains sur la trajectoire des finances publiques. Faudra-t-il remonter les impôts ? Il faut donner des réponses !

Troisième exemple : que fait-on de plus sur la question des compétences ? Elles sont au cœur de la question de l’emploi, qui est au cœur de la question des inégalités, de la question des recettes fiscales de l’État, donc des finances publiques… Il y a un problème, évidemment, dans le système scolaire. La réforme de la formation donne quelques résultats mais elle ne va pas assez loin pour concentrer la formation sur les personnes qui en ont le plus besoin. On a fait un gros effort sur l’apprentissage, il reste sans doute à faire un très gros effort sur les lycées professionnels. Enfin, trop peu de jeunes suivent des formations scientifiques. S’il n’y a pas de jeunes dans les formations scientifiques, nous aurons énormément de mal à nous réindustrialiser.

Comment relancer le pouvoir d’achat ? Quelles sont les marges de manœuvre du gouvernement pour cela ?

Cette question de la trajectoire budgétaire est absolument centrale. Après le “quoi qu’il en coûte – Covid”, nous sommes passés au “quoi qu’il en coûte – Ukraine”. Pour l’instant, même si les taux d’intérêt ont un peu remonté, l’État français garde une capacité à avoir des déficits publics qui est très élevée. Cette année, le déficit public va probablement être très supérieur à celui qui était annoncé. On pensait qu’il serait de 5% du PIB, il sera probablement entre 7 et 8. Aucun progrès n’a été fait dans la réduction des déficits publics.

Or, dans quelques temps, la BCE réagira plus à l’inflation qu’aujourd’hui, donc les taux d’intérêt vont continuer à remonter. On sent bien, également, une pression en Europe pour revenir à une normalisation des situations budgétaires. Que fait-on si on doit passer le déficit public de 8% du PIB à 3% du PIB en quelques années ? Évidemment, on va essayer d’avoir le plus de croissance possible, mais cela ne se décrète pas. Il faut pour cela innover, investir. Les résultats sont lents !

Il reste alors deux autres pistes. La première, c’est la réforme des retraites. Un certain nombre de candidats propose de repousser l’âge de la retraite. Les calculs sont compliqués, mais,j’estime que repousser à 65 ans l’âge de la retraite permet de gagner à peu près 1,5 point de PIB de dépenses de retraites. Il y a, enfin, la question de la fiscalité. Certains candidats, comme Emmanuel Macron, proposent de continuer à baisser les impôts. J’ai de très grands doutes sur la capacité à faire cela. Je crains que nous ne soyons obligés, à un certain moment, de remonter la pression fiscale pour réduire les déficits publics face à une situation où on n’aura pas envie de réduire un certain nombre de dépenses (hôpital, prévention, militaire, éducation…). Le potentiel de réduction des dépenses publiques, à part les retraites, est extraordinairement limité.

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