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Pays émergents : retour vers le futur ?

Augmentation de la dette, crises alimentaire et énergétique, inflation, hausse des taux d’intérêt : sommes-nous en train de revivre la crise de la dette des années 80, cette décennie perdue des pays en développement ?

Rappelons-nous : après le choc pétrolier de 1973, les pays en développement attirent les pétrodollars à foison. En 1979, le resserrement monétaire aux États-Unis sonne la fin de la partie. Les taux d’intérêt augmentent, les pays en développement ne peuvent plus rembourser leur dette et s’astreignent à une douloureuse cure d’austérité sous les fourches caudines du FMI.

La faim touche une personne sur dix dans le monde

Le contexte aujourd’hui n’est-il pas similaire ? Les effets de l’invasion de l’Ukraine sur le pétrole, le gaz, le blé, le maïs et les engrais entraînent une hausse des prix alimentaires et de l’énergie, exacerbée localement par des catastrophes climatiques (inondations au Pakistan, sécheresse au Sahel) et des conflits (Ethiopie, Afghanistan, Syrie). Le taux de pauvreté a augmenté pour la première fois en 25 ans. La faim touche une personne sur dix dans le monde, avec un écart du simple au double entre l’Asie de l’Ouest (11,3%) et l’Afrique Sub-Saharienne (24,1%). Après deux ans passés à atténuer l’impact du Covid-19 sur leur population, les pays en développement se retrouvent avec une dette accrue et sans marges de manœuvre pour répondre à cette nouvelle crise. Les capitaux se réfugient aux États-Unis, le Sri Lanka se déclare en défaut de paiement… d’autres pays suivront-ils ?

Les énergies fossiles compensent les pertes de nombreux pays en développement

Cependant, le passé ne se répète pas à l’identique. La croissance des pays sera faible en 2022 voire 2023 mais positive, succédant à une reprise en 2021 interrompue par l’invasion de l’Ukraine. Le FMI tablait en juillet dernier, sur une croissance dans les pays émergents et en développement de 3,6% cette année et de 3,9% pour 2023.

De nombreux pays en développement, notamment africains, sont désormais producteurs d’énergie fossile ou de produits miniers, en situation de compenser par des gains dans ces secteurs, ce qu’ils perdent en coûts d’importations de céréales. Un pays comme la Turquie, bien que dépendant des hydrocarbures et des céréales ukrainiennes, a pu bénéficier de la relocalisation des chaînes de valeur depuis l’Asie. Et le pire a été évité : la crise alimentaire touche le blé et le maïs, qui s’échangent sur les marchés mondiaux beaucoup plus largement que le riz qui, lui, est produit principalement dans les pays en développement et, surtout, exporté par très peu de pays.

Les filets de protection tiennent bon

En outre, des leçons ont été tirées sur les réponses à apporter. Le « consensus de Washington » a vécu : il ne s’agit plus de stabiliser la situation macroéconomique en coupant indistinctement les dépenses, mais de préserver le futur, la protection sociale, la santé, l’éducation. De nombreux pays (Afrique du Sud, Argentine, Chili, Brésil) ont désormais des filets de protection sociale et ont pris des mesures de soutien aux entreprises durant la pandémie, qui ont bien fonctionné. Il semble que, pour l’heure, les investisseurs raisonnent pays par pays, sans se laisser emporter par le mimétisme et la contagion financière comme lors de la crise asiatique.

Les institutions internationales s’adaptent

Il y a même quelques lueurs d’espoir. Le G20 d’avant l’invasion de l’Ukraine a instauré un moratorium temporaire sur le service de la dette et mis en place un schéma de restructuration de la dette des pays pauvres, incluant de nouveaux créanciers comme l’Inde et la Chine. En juillet dernier, l’OMC est sortie de sa léthargie en signant l’exemption durant cinq ans des droits de propriété intellectuelle sur les vaccins anti-Covid, la régulation des subventions à la pêche et l’interdiction de restreindre les livraisons destinées au Programme alimentaire mondial. Le FMI ambitionne même de changer sa mission en s’engageant dans des prêts de long terme avec la création d’un Fond fiduciaire pour la résilience et la durabilité, doté de 50 milliards de dollars, qui financerait les pays pauvres sur 20 ans. Le futur est incertain mais espérons qu’il nous réserve quelques bonnes surprises.

 


 

Akiko Suwa-Eisenmann, membre du Cercle des économistes et Professeur à PSE

 

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