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« Pétrole, Biden : les majors américaines sous pression ? »

Lundi 15 février, le baril américain de WTI a franchi la barre des 60 dollars, une première en séance depuis le 20 février 2020. Patrice Geoffron analyse les perspectives offertes aux géants pétroliers entre crise mondiale, enjeux climatiques et, surtout, nouvelle présidence des Etats-Unis.

Les résultats des majors pétrolières en 2020 donnent la mesure de la tourmente traversée par le secteur pétrolier : BP, Chevron, ExxonMobil, Shell et Total ont cumulé des pertes avoisinant les 80 milliards de dollars, à comparer à des profits proches de 50 milliards en 2019. Cet effondrement traduit surtout la « violence » de la crise sanitaire. En avril, la demande mondiale avait chuté de 30 millions de barils, et elle ne retrouvera pas son niveau antérieur en 2021 : 4 à 5 millions de barils devraient manquer encore en fin d’année, selon l’Agence Internationale de l’Énergie. Mais, derrière la crise, se cachent des tensions liées à la place des hydrocarbures dans des systèmes « en transition », tensions auxquelles les majors ne répondent pas à l’unisson de part et d’autre de l’Atlantique.

Les européennes (BP, Shell et Total) ont pris, récemment, des engagements de neutralité carbone pour le milieu du siècle. Elles devront faire la preuve de leur crédibilité dans cette voie (ce dont doutent les ONG), mais semblent déterminées à rééquilibrer leur portefeuille d’activité en laissant plus de place à l’électricité renouvelable, aux batteries, aux biocarburants, à l’hydrogène, à la chimie verte et à la capture d’une partie de leurs émissions de CO2.

Dans le même temps, les américaines (ExxonMobil et Chevron) ne dévient pas de leur ligne, attendant la reprise pour redynamiser la production dans les champs pétroliers du Texas ou du Nouveau-Mexique. Une détermination qui n’a pas convaincu S&P Global Ratings qui vient d’abaisser leur notation. Car le cycle politique qui s’ouvre aux États-Unis s’annonce bien moins favorable. Donald Trump faisait des hydrocarbures un levier pour rendre l’Amérique « great again », portant la production pétrolière US au premier rang mondial et usant du gaz comme d’une arme de pression sur l’Europe. Mais Joe Biden s’engage sur un chemin différent, ses premières décisions ayant été de réintégrer les États-Unis dans l’Accord de Paris sur le climat et d’arrêter le projet d’oléoduc géant (Keystone XL) destiné à relier le pétrole canadien avec les raffineries du Golfe du Mexique.

Au-delà de ces premières décisions, la perspective est d’engager 2000 milliards de dollars d’investissements sur dix ans pour accélérer le déploiement des renouvelables, soutenir les transports publics, rénover des millions de logements, avec comme objectif de décarboner le système électrique en 2035 et l’ensemble de l’économie en 2050 (comme l’Europe, et dix ans avant la Chine). Selon une étude de Princeton, cette stratégie se traduirait par des surcoûts très limités par rapport au statu quo durant la décennie 2020.

Mais le pouvoir du Président Biden est limité pour contraindre directement l’activité des pétroliers nationaux, au risque de seulement accroître les importations et de raviver la crainte d’une dépendance écartée depuis le boom du pétrole et du gaz de schiste, puis la fin des années 2000. Du reste, la Maison Blanche n’a directement la main que sur l’exploitation dans les terres fédérales. Par ailleurs, l’industrie pétrolière est pourvoyeuse d’une dizaine de millions d’emplois bien rémunérés ; et si la transition « bas carbone » promet également d’être dense en emplois, Joe Biden devra veiller à compenser les perdants d’une politique environnementale ambitieuse, s’il veut que sa présidence suture les déchirures laissées béantes par son prédécesseur.

Nous saurons dans les temps prochains si la position des majors américaines est tenable, ou si elles doivent amorcer leur mue, comme de ce côté de l’Atlantique.

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