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Pour une nouvelle cuisine de l’euro

pour-une-nouvelle-cuisine-de-leuro-web-tete-0215973L’euro de Maastricht n’a pas fonctionné. Nier cet état de fait n’est pas rendre service à la monnaie unique. Pourtant, ce n’est pas l’euro qui est en cause, mais plutôt les dispositifs qu’on lui a adjoints (ou qu’on a omis de lui adjoindre). Le problème n’est pas le rôti mais les légumes qui l’accompagnent.

Quels sont ces accompagnements ? A l’origine, essentiellement, le Pacte de stabilité, dont le but est d’éviter les dérapages budgétaires. Il est facile de critiquer le Pacte. Mais l’exemple grec montre à quel point la faillite d’un Etat met en péril la stabilité financière, l’indépendance de la Banque centrale européenne et, aujourd’hui, la cohésion des Européens. On dira que le Pacte va à l’encontre de la souveraineté nationale en corsetant les politiques budgétaires. Mais, avec ou sans Pacte, la souveraineté disparaît lorsque les créanciers refusent de renouveler leur confiance. D’une certaine manière, le Pacte vise à contraindre les politiques budgétaires avant que les créanciers ne se réveillent soudain et se retirent, comme ils l’ont fait en Grèce. En contrepartie, le système européen des banques centrales apporte automatiquement son soutien à un pays en crise via le refinancement des banques en euros. C’est toute la différence entre un régime de change fixe et une monnaie unique. En change fixe, un pays qui perd la confiance des marchés subit une crise de balance des paiements : dévissage de la monnaie, hausse des taux d’intérêt, impossibilité de financer à court terme le moindre déficit public ou extérieur. En Union monétaire, la crise prend la forme d’un long parcours d’ajustement sous contrôle de la troïka ou des institutions, avec le soutien de la Banque centrale et des partenaires européens.

Si l’euro de Maastricht n’a pas fonctionné, c’est parce que le Pacte a constitué son seul accompagnement et parce que les marchés n’ont pas vu arriver le danger, sans prendre au sérieux la règle de non-renflouement inscrite dans le traité. Parmi les pays qu’il a fallu secourir, seule la Grèce présentait un déficit public supérieur à 3 % du PIB juste avant la crise. Le problème était ailleurs : endettement excessif des ménages et des banques, bulle immobilière, pertes cumulées de compétitivité. Depuis 2011, la surveillance des Etats membres a été élargie pour prendre en compte toute sorte de déséquilibre macroéconomique et financier. Par ailleurs, la surveillance des banques a été transférée au niveau européen et des outils de lutte contre les bulles de crédit ont été mis en place.

Ainsi, l’euro se trouve aujourd’hui encadré par une multitude de dispositifs de surveillance. Mais on est passé d’un extrême à l’autre. Les recommandations adoptées par le Conseil en direction des Etats membres au titre de la prévention des déséquilibres macroéconomiques couvrent un champ vaste allant du coût du travail à la réforme de l’éducation ou à la politique énergétique, ces derniers sujets n’ayant pas grand-chose à voir avec l’appartenance à la monnaie unique. Lorsque les accompagnements sont trop nombreux, il est facile pour un convive d’échapper au légume qu’il exècre. La multiplication des règles et injonctions empêche de se concentrer sur les vrais sujets comme le rééquilibrage des prix entre pays et à l’intérieur de chaque pays (entre différentes sortes d’activités) ou bien la mise en place d’une politique budgétaire d’ensemble dans la zone euro. La priorité aujourd’hui devrait être de recentrer la surveillance macroéconomique sur ce qui menace directement la cohésion de l’Union monétaire : déséquilibres budgétaires et financiers, dérive des coûts et des prix ; et de réorganiser la surveillance de manière à faire enfin émerger une politique macroéconomique d’ensemble. Donner du sens à ce qui est devenu un processus complexe et bureaucratique, afin que les gouvernements et les parlements nationaux puissent s’approprier les outils et prendre des décisions concertées.

Toutefois, la coordination restera toujours difficile entre Etats membres : comment persuader un cuisinier élu par les citoyens d’un pays de modifier sa recette pour mieux s’accorder aux goûts d’un autre pays ? Cela ne peut se concevoir que dans le cadre d’un projet de vie commune. C’est là qu’on bute sur un obstacle de taille. Pour que l’euro fonctionne à court terme, il faut définir le projet de long terme, qui passe probablement par un changement de traité ; mais, tant que l’euro fonctionne mal, l’idée d’un changement de traité paraît hors de portée. C’est pourquoi il est nécessaire de progresser en parallèle sur les deux chantiers : on peut (et il faut) améliorer l’existant sans changer le traité ; mais cela fait sens surtout si l’on ouvre dès à présent la réflexion sur les institutions européennes.

Agnès Benassy-Quéré

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