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Pourquoi la Fed doit résister à la pression de Trump

La Réserve fédérale doit maintenir le rythme annoncé pour son resserrement monétaire.

Depuis l’été, Donald Trump ne perd pas une occasion de vilipender la Réserve fédérale américaine (Fed),  allant même jusqu’à la qualifier de « folle » et jusqu’à faire d’elle et de sa politique de relèvement des taux d’intérêt la « plus grande menace » pour la croissance américaine et pour les marchés financiers.

Ironie de l’histoire, le même Trump, pendant la campagne présidentielle, dénonçait la politique trop laxiste de la Fed, responsable selon lui des excès de la spéculation… Comme quoi, pour le président américain il n’y aurait pas de « bon » niveau pour les taux d’intérêt.

Sortie maîtrisée du QE

Ce n’est pas la première fois qu’un président américain s’en prend à la banque centrale, mais les attaques n’ont jamais été aussi violentes et ouvertes. L’enjeu de ce débat à ciel ouvert concerne la croissance américaine, mais aussi la dynamique du dollar : Trump, obsédé par la compétitivité américaine, a bien en tête que le billet vert suit de près, et présentement à la hausse, la politique de la Fed et les écarts de taux avec les partenaires commerciaux. La fragilité des pays émergents, née du resserrement monétaire américain et du retour des capitaux vers New York, le préoccupe nettement moins.

Pourtant, la Fed a globalement bien géré la sortie de sa politique non conventionnelle (« quantitative easing ») à partir de 2013 et le relèvement de ses taux directeurs depuis la fin de 2015.  Elle l’a fait sous Janet Yellen puis avec Jerome Powell, l’actuel président de la Fed, choisi par… Trump lui-même, qui n’avait au départ que les mots les plus flatteurs à son égard !

En 2018, sont déjà intervenues trois hausses du taux des fonds fédéraux (principal taux directeur),  désormais entre 2 et 2,25 %, et les marchés escomptent un dernier resserrement pour cette année en décembre.

Pour 2019, en fonction de l’inflation et de la croissance, deux ou trois hausses du taux des fonds fédéraux devraient symboliser la « normalisation » des taux de la Fed. Depuis le début de ce processus de restriction monétaire, la Réserve fédérale a fait preuve de mesure et de pragmatisme. Tout a été fait, du moins jusqu’à présent, pour éviter une remontée trop brutale des taux longs et donc un krach obligataire. La déconfiture de 1994, année d’un vrai krach des obligations, hante encore les esprits…

Réputation et crédibilité

Sans paraître céder aux intimidations de Trump, la Fed pourrait être conduite à ralentir en 2019 le processus de normalisation de ses taux, pour deux raisons. D’abord, le ralentissement est déjà à l’oeuvre. L’OCDE ne prévoit plus pour les Etats-Unis que 2,7 % de croissance en 2019 et 2,1 % en 2020, contre 2,9 % en 2018. Ensuite, avec l’appréciation du dollar et  le recul récent du pétrole, l’inflation américaine devrait être à court terme proche de 2 %, objectif officiel de la Fed.

Mais, tout compte fait, je pense que la Réserve fédérale doit maintenir le rythme annoncé pour son resserrement monétaire et demeurer prévisible comme elle l’a été ces dernières années.

D’abord, parce qu’il y va de sa réputation et de sa crédibilité. Une banque centrale est indépendante lorsqu’elle ne peut recevoir d’injonctions du gouvernement quant à sa politique de taux. En estimant la Fed « trop indépendante »,Trump rouvre un débat que l’on croyait tranché. Par ailleurs, la vigilance monétaire est de mise avec une économie américaine au plein-emploi et donc un marché du travail sous tension.

Enfin, un argument de poids touche au « mix » de politique économique : le resserrement monétaire graduel doit d’autant plus se poursuivre que le programme Trump –  baisse massive des impôts et augmentation de dépenses publiques – va engendrer  un dérapage du déficit budgétaire. Face à l’impulsion budgétaire et fiscale, la politique monétaire doit jouer son rôle de frein (modéré).

Ironie non plus de l’histoire mais de la géographie, au moment même des agressions verbales de Trump, Mario Draghi, le président de la BCE, soulignait le 26 octobre à Bruxelles « la valeur permanente de l’indépendance d’une banque centrale ». A bon entendeur salut !

 

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