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Pourquoi le prix du gaz s’est-il envolé ?

Message du Cercle des économistes. Les lecteurs de ces chroniques ont longtemps bénéficié des analyses de Jean-Marie Chevalier, qui vient de nous quitter. Jean-Marie Chevalier était professeur à l’Université Paris-Dauphine et membre du Cercle des économistes. Sa carrière a été consacrée à décrypter les grandes transformations du monde de l’énergie, avec une expertise sans égale.

 


 

Les ménages français sont confrontés à une importante augmentation des prix de l’énergie. Les factures de gaz, d’électricité et de carburants pèsent de plus en plus sur les budgets familiaux et professionnels. Pour Patrice Geoffron, comprendre cette actualité impose de remonter quelques décennies.

Au sortir de l’été, l’Europe a brutalement été ramenée à sa condition précaire : celle de zone du monde la plus dépendante en importation d’hydrocarbures. Les chocs pétroliers sont certes des « classiques » depuis les années 1970, avec des piqûres de rappel à la fin des années 2000 (le baril frôlant alors les 150 dollars) et des années 2010 (jusqu’au mouvement des gilets jaunes en France). Mais l’actuelle envolée du prix du gaz est plus singulière : la croissance de 400% depuis le début de l’année sur les marchés de gros a marqué par sa brutalité. Et comme ce choc se transmet à l’électricité, de nombreux ménages européens sont soumis à une double peine, tandis que les industriels électro-intensifs sont mis sous forte pression. Ces circonstances obligent à regarder de plus près les rouages du marché gazier, et à remonter quelques décennies en arrière.

L’histoire du prix du gaz

Au XXe siècle, les importations de gaz en Europe étaient organisées autour de contrats de long terme (jusqu’à 25 à 30 ans) pour garantir le financement de gazoducs permettant de l’acheminer sur des milliers de kilomètres. Et pour cela, il fallait s’entendre à la fois sur les volumes livrés et sur les prix. Ces derniers étaient généralement indexés sur ceux des produits pétroliers, car une déconnexion entre l’évolution du prix du mètre cube de gaz et de celui du baril aurait pu conduire à préférer brûler du pétrole (et donc à sous utiliser les gazoducs, fragilisant leur financement).


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A partir des années 1990, ce risque s’est réduit, car les équipements industriels basés sur la combustion du gaz (notamment pour produire de l’électricité) ont gagné en efficacité, alors que le renforcement des normes environnementales (concernant le souffre, l’oxyde d’azote, etc.) jouait à l’encontre du pétrole. Surtout, la crise financière de la fin des années 2000 a débouché sur une incohérence quand la demande s’est mise à stagner, alors que l’offre augmentait (sous forme de gaz liquéfié, en provenance notamment du Qatar et du Yémen). Situation excédentaire qui a été renforcée par le « surgissement » du gaz de schiste aux États-Unis.

L’étonnante évolution du prix du gaz

Ces évolutions auraient dû conduire à une décrue des prix du gaz en Europe. Au lieu de cela, un baril de pétrole accroché pendant des années au-delà des 100 dollars a continué à les tirer vers le haut. Il faisait peu de doute que la liaison entre pétrole et gaz devenait toxique et favorisait même l’usage du charbon (concurrent du gaz) à l’encontre des objectifs de décarbonation.

Cette situation a conduit à réduire la part de contrats de long terme dans les livraisons de gaz en Europe, pour gagner en flexibilité et pouvoir saisir les opportunités offertes par le gaz liquéfié (transporté par bateau). Surtout, les contrats ont été indexés sur le prix des plateformes d’échange à court terme de gaz et non plus du pétrole (indexation dite « gas-to-gas »).

Le rôle des événements extérieurs sur les prix

Aujourd’hui, l’envolée des prix du gaz en Europe s’explique certes par certains facteurs internes, comme l’insuffisante production éolienne ces derniers mois (et un appel plus fréquent aux centrales thermiques en compensation). Mais nous découvrons surtout que le prix est désormais aussi dépendant d’évènements du bout du monde, comme en Chine (inondations récentes dans les mines de charbon) ou brésilienne (moins grand rendement des barrages hydrauliques), qui affectent la demande de gaz.


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Dans ce contexte, le fournisseur russe rappelle à ses clients européens que les contrats de long terme « à l’ancienne » offraient plus de sécurité. Et joue au « chat et à la souris » pour accélérer la mise en service du gazoduc Nord Stream 2, afin d’augmenter les capacités d’import vers l’Europe.

L’enseignement de cet automne est que l’Europe ne pourra pas nécessairement tabler sur un gaz bon marché et abondant pour accompagner sa transition jusqu’à la neutralité carbone en 2050. Ce qui constitue tout autant une menace qu’un encouragement à développer les substituts du gaz fossile, comme le biogaz et l’hydrogène.

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